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Le livre des créatures

Lorsque nous oublions comment lire la nature, nous oublions comment nous lire nous-mêmes.

par Peter Mommsen

June 16, 2021

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Selon une étude de 2019 rapportée dans Proceedings of the National Academy of Sciences, les chiens ont si bien développé leurs « sourcils expressifs » qu’ils parviennent à déclencher des sentiments d’affection chez les humains. Les chercheurs ont constaté qu’au cours des trente mille ans écoulés depuis que les chiens se sont séparés des loups et ont commencé à nous fréquenter, leur visage a changé de sorte que leurs yeux « apparaissent plus grands et plus infantiles » au point d’être capables d’imiter les expressions humaines. Lorsqu’ils nous regardent, nous ressentons la même tendresse que lorsque nous sommes face à un jeune enfant. Pour le dire plus cyniquement, les chiens ont réussi à pirater notre émotion la plus primitive. 
Alors, lorsque mon chien breton me regarde avec ses yeux tristes et avides d’affection, s’agit-il d’une manipulation instinctive ? Sans doute, mais pas seulement. En analysant les niveaux d’hormones, la même étude a montré que les chiens ressentent une poussée de plaisir lorsque leurs maîtres leur témoignent de l’affection.

Leurs maîtres ressentent la même chose, grâce à la même substance chimique, l’ocytocine. De toute évidence, nous avons appris à communiquer comme des créatures qui apprécient sincèrement la compagnie de l’autre.

Dans les siècles passés, les gens prenaient pour argent comptant la joie que nous ressentons pour les autres êtres vivants, c’était la preuve d’une vérité théologique. « Toutes les choses brillantes et belles, toutes les créatures grandes et petites, toutes les choses sages et merveilleuses, le Seigneur Dieu les a toutes faites », écrivit la poétesse anglo-irlandaise Cecil Frances Alexander dans son célèbre hymne de 1848. Avec une douceur enfantine, l’hymne résume une croyance fondamentale partagée par la plupart des religions. Fleurs, oiseaux, humains, étoiles : nous sommes tous des créatures, l’œuvre d’un Créateur. « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre », déclare la première phrase de la Genèse, qui résume ensuite l’histoire de la création en concluant : « Et cela était très bon ».

Le monde naturel est un livre où se manifeste le divin, tout comme le livre des Écritures.

Que cela soit très bon est évident pour tout amoureux de la nature, qu’il ait ou non la foi. C’est un émerveillement spontané devant la beauté de la vie – qui semble alors avoir un sens. C’est ce qu’on ressent lorsqu’on fait une randonnée, disons, à travers une forêt dans la fraîcheur matiniale de début d’été, à entendre le chant d’une carouge à épaulettes dans le sumac, regarder un achigan à grande bouche tacheter la surface d’un lac brumeux, faire surgir un faon des broussailles... Tout cela nous frappe puissamment comme étant si manifestement bon qu’on ne puisse qu’imaginer la présence d’un Être de bonté derrière tout cela.

Lorsque nous parcourons le livre de la nature, que lisons-nous ? Rien de moins qu’une description de ce qu’est Dieu, insiste cette tradition. Selon les mots de Basile de Césarée : « Nous avons été créés à l’image et à la ressemblance de notre Créateur, dotés d’intelligence et de raison, pour que notre nature soit complète et nous permette de connaître Dieu ». De cette façon, en contemplant continuellement la beauté des créatures, à travers elles comme s’il s’agissait de lettres et de mots, nous pouvions lire la sagesse et la providence de Dieu sur toutes choses ».

Selon Basile, lire le livre de la nature est surtout question de contemplation : il s’agit de prêter attention, sans analyser. Contrairement à un chercheur scientifique, un contemplatif ne se demande pas d’abord de quoi sont faites les choses ou comment elles fonctionnent. Il est davantage question de communier avec la bonté dont le Créateur a imprégné la création, une bonté capable de guérir les cœurs humains troublés. La lecture du livre de la nature est thérapeutique. (Cette même idée est toujours à la base des efforts déployés aujourd’hui pour reconnecter les gens avec la nature, qu’il s’agisse des systèmes de parcs nationaux aux programmes « Air frais » destinés aux citadins, ou encore des écoles forestières scandinaves, en passant par les « bains de forêt » japonais).

On ne saurait surestimer la valeur que les premiers chrétiens accordaient à une juste appréciation de la nature. Ce n’est pas surprenant, puisque les paroles de Jésus lui-même débordent de joie à l’égard des « oiseaux du ciel » et des « lys des champs ». L’amour de Jésus pour le monde naturel reflète à son tour celui des Écritures hébraïques, en particulier les Psaumes :

« Les cieux racontent la gloire de Dieu,
et le firmament proclame l’œuvre de ses mains.
Jour après jour, la parole se répand,
et de nuit en nuit, la connaissance. . .
Leur voix se répand par toute la terre,
et leurs paroles jusqu’au bout du monde ».

Les « mots » de la création se communiquent ainsi à tous, partout. Augustin d’Hippone, l’un des plus grands maîtres de l’Écriture, jugeait le témoignage de la nature supérieur à la Bible sur au moins un point : il est accessible à tous, même à ceux qui ne savent ni lire ni écrire. « Voilà un livre formidable : c’est l’apparence même des choses créées. Regarde en haut, regarde en bas, prends des notes, lis. Dieu, Lui que tu veux découvrir, n’a pas fait les lettres avec de l’encre ; il a mis sous tes yeux les choses mêmes qu’il a faites. Quelle voix serait plus puissante que celle-là ? »

image from illuminated manuscript of two pigs

Œuvres d'art du Bestiaire d'Aberdeen, un manuscrit enluminé du XIIe siècle. Utilisée avec la permission de l'université d'Aberdeen..

Le livre de la nature révèle toutefois nombre de choses moins belles que les étoiles dans le ciel et les oiseaux qui chantent, un aspect de la création qu’Alfred Lord Tennyson a décrit comme « rouge vif, armé de dents et de griffes ». Cette vision de la nature a trouvé son expression la plus convaincante dans l’Origine des espèces de Charles Darwin (1859).

Pourtant, il est compréhensible que la génération de Cecil Frances Alexander ait été choquée par la révolution darwinienne. Dans le portrait qu’il en fait, la nature n’est pas avant tout radieuse et belle. Au contraire, c’est le théâtre d’une compétition désespérée où ne survivent que les plus forts, d’extinctions massives et d’impasses génétiques, de maladies invalidantes et de parasites impitoyables. Un tel monde plaide-t-il de manière convaincante en faveur de la bonté du Créateur ? Beaucoup ont conclu que non. Comme l’a dit la troupe comique britannique Monty Python en réécrivant en 1980 les vers d’Alexandre : « C'est Lui qui, à chaque petit serpent qui empoisonne, à chaque petite guêpe qui pique, a donné leur venin brutal, et leurs horribles ailes ». À supposer même qu’une divinité ait créé un monde pareil, les sceptiques objecteront : quelle divinité haïssable !

C’est un doute légitime, qui prend une résonance particulière en ces temps où la pandémie continue de faire rage. La satire des Monty Python ne mentionne peut-être pas les virus respiratoires contagieux. Mais le coronavirus s’inscrit parfaitement dans le catalogue de leur chanson « toutes ces choses malades et cancéreuses, tous ces maux petits ou grands ».

En d’autres termes : comment le mal peut-il exister dans une création prétendument bonne ? Darwin n’a pas été le premier à relever l’existence d’un mal naturel ; il en est déjà question dans le livre de Job, probablement le plus ancien de la Bible hébraïque. Cette question a également fait l’objet d’une longue réflexion chrétienne, remontant au moins à l’apôtre Paul. Dans sa lettre aux Romains, il écrit que la création est « soumise à la futilité », « asservie à la corruption », et « qu’elle gémit jusqu’à présent dans les douleurs de l’enfantement ». Ce passage semble tout à fait approprié pour décrire les réalités de la sélection naturelle – ou même de la pandémie de Covid.

Pour les premiers auteurs chrétiens, la réponse à cette énigme réside dans la nature même de la réalité. Toutes les créatures, croyaient-ils, sont autant de mots dans le livre de la nature ; mais le mot par excellence de ce livre est le Logos, le Verbe fait chair. Dans l’Évangile de Jean, cette Parole est le grand thème du chapitre d’ouverture – ce n’est pas par hasard. Prenons le texte préféré de Basile de Césarée. Ici, le Verbe qui a fait toutes choses entre dans la futilité de sa création gémissante et, par sa propre mort et résurrection, la sauve de son mal et de sa souffrance. Selon la formule lapidaire d’un autre père de l’Église, Maxime le Confesseur, lorsque nous lisons le livre de la nature, ce que nous lisons réellement, ce sont « les paroles du Verbe »

image from illuminated manuscript of bees

Nous, les modernes, avons du mal à accepter ce genre d’interprétation. Pourquoi éprouvons-nous tant de difficultés à voir ce qui apparaissait comme une évidence pour ces premiers auteurs ? L’une des raisons est simple : nous manquons tout simplement d’entraînement. En partie à cause de l’urbanisation rapide – aujourd'hui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la majorité des gens ne vivent plus entourés par le monde naturel. Le manque de familiarité conduit à une désaffection. Les enfants, en particulier, sont privés des contacts avec la nature, si formateurs pour les générations précédentes. En 1920, 30 % des Américains vivaient dans une ferme, contre 1 % seulement aujourd’hui. Au cours des cinquante dernières années, la proportion d’Américains qui pratiquent la chasse a diminué de moitié, de sorte que de moins en moins d’enfants apprennent à connaître la vie sauvage en parcourant les bois. Et 80 % des Américains ne peuvent pas voir la Voie lactée depuis leur domicile.

Au lieu de partager des expériences vécues dans un esprit d’enfance, nous, les modernes, sommes plus enclins à aborder la nature avec le biais analytique de la science moderne. En soi, c’est un excellent moyen d’en déchiffrer les secrets : l’étude de l’ornithologie ne fait qu’accroître la fascination de l’ornithologue ; la connaissance de la biologie des rivières renforce l’amour du pêcheur pour son sport. Plus généralement, les outils d’analyse de la science moderne suscitent l’émerveillement en soi – par exemple lorsque les généticiens découvrent des gènes de Neandertal dans l’ADN de l’homme moderne, ou que les physiciens identifient un comportement étrange des muons qui pourrait bien fournir des indices sur les 95 % de l’univers dont nous ne savons presque rien parce qu’il est constitué de matière noire et d’énergie noire.

Toutefois, les données empiriques fournies par la démarche scientifique ne sont qu’un type de connaissance, ce que la modernité a tendance à oublier. Comme le faisait remarquer C. S. Lewis, savoir de quoi est faite une étoile est une chose, savoir ce qu’est une étoile en est une autre. Aujourd’hui, nous en savons plus, infiniment plus, que Basile ou Maxime sur la composition et le fonctionnement de la nature, et même sur ce qui donne au chien ses yeux craquants de chiot. Mais cela ne nous dit toujours pas ce qu’est la nature ni à quoi elle sert.

Cet analphabétisme s’applique également à la nature humaine. Lorsque nous oublions comment lire le livre de la nature, nous oublions comment nous lire nous-mêmes. Notre humanité est un fait acquis, mais qui ne produit plus de vérités évidentes sur les droits ou les finalités dont notre Créateur nous a dotés, pas plus que sur notre véritable identité. Que reste-t-il alors pour nous orienter et encadrer les limites de la manipulation technologique de l’humanité ? Le transhumanisme peut rester un fantasme, mais la manipulation génétique CRISPR des bébés est déjà une réalité.  Pendant ce temps, notre comportement, dénué de tout lien avec une compréhension du bien naturel fait des ravages sur les formes de vie de la planète – destruction irréfléchie qui finira par nous être nuisible à nous aussi.

C’est là peut-être que le mouvement écologique peut se lancer à la rescousse. En effet, le seul grand avantage du crime perpétré par notre civilisation – la destruction de l’environnement mondial – c’est la montée de la conscience écologique. Nous mesurons lentement – beaucoup trop lentement – les conséquences de perdre le monde naturel dont nous sommes issus et auquel nous appartenons.

Bien sûr, les activistes environnementaux soutiennent leur cause en citant des statistiques montrant les coûts du changement climatique en matière de perte d’habitat, de perturbations économiques et sociales, ou peut-être de disparition d’espèces spécifiques.  Mais derrière ces outils rhétoriques se cache une conviction plus fondamentale : la nature, dans toute sa diversité complexe, possède une dignité et une beauté intrinsèques. Écosystèmes et paysages sont des biens en soi qui ne doivent pas être détruits, quels que soient leurs effets sur le PIB. Les baleines bleues, les éléphants d’Afrique et la forêt amazonienne ont une valeur propre que nous sommes tenus de respecter.

Voici donc ce qui est en train de se passer : des millions de personnes dans le monde réapprennent à lire le livre de la nature, même partiellement et imparfaitement, mais tout de même. Peut-être qu’en réapprenant à lire, nous trouverons que la nature humaine aussi devient plus clairement lisible. Et peut-être aussi qu’en lisant plus en profondeur, nous apprendrons à nouveau à déchiffrer les signes de l’Être de la bonté qui se cache derrière la nature – à la fois l’auteur et le sujet du livre des créatures et qui, comme l’écrit Alexandre, « nous a donné des yeux pour les voir, et des lèvres pour dire combien est grand le Dieu tout-puissant qui a bien fait toutes choses ».

Presenté par Peter Mommsen Peter Mommsen

Peter Mommsen est rédacteur en chef du magazine La Charrue. Il vit dans le nord de l'État de New York avec sa femme, Wilma, et leurs trois enfants.

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