Jeep driving through red dirt in Africa

Lettre d‘Afrique

Novembre 2017

par Maria Biedrawa

Autres langues: Deutsch

0 Commentaires
0 Commentaires
0 Commentaires
    Envoyer

Chers toutes et tous,

Après presque un an, je reviens avec des nouvelles. Cette année a été une année atypique concernant mes engagements en Afrique, ce qui explique en partie ce long silence. 

Dans tant de pays, des dictateurs sont passés à un troisième mandat, par des « putschs constitutionnels » (ces fameux changements de constitution pour permettre aux présidents un 3e mandat, voire plus), les droits humains ont été bafoués de façon criante, des médias indépendants fermés et des journalistes persécutés, des déferlements de déplacés de guerre ou de réfugiés livrés à leur sort.footnote Je ne veux pas tomber dans le désespoir médiatisé sur l’Afrique, mais je m’autorise à voir ce que je vois : j’observe, en l’espace de deux ans seulement, une chute de trente ans en arrière en termes de démocratisation (et donc de développement, de sécurité des personnes, de la société et du droit humain). Cela s’est fait au vu et su de toute la « communauté internationale » et, souvent, avec son soutien tacite mais efficace, fondé sur le socle de l’alliance de mort militaro-politico-industrielle. 

Est-ce la fin de l’émergence de la société civile dans certains pays, à laquelle nous assistions depuis la chute du mur de Berlin ? Certains, peu nombreux mais puissants, l’espèrent sans l’ombre d’un doute. Des millions en souffrent d’une façon existentielle inimaginable. Cela aussi sans l’ombre d’un doute, si seulement nous voulions bien le regarder en face. Les artisans de paix sont très exposés et attaqués de plusieurs côtés : ils dénoncent les injustices, causes de toutes ces violences massives. Ils dénoncent ceux qui les commettent, ainsi que les chaines de commandement. Les génocides, les crimes de guerres, les crimes contre l’humanité ne commencent pas par la machette – ce n’est que le sommet visible de l’icebergfootnote – tout cela commence dans les bureaux de l’alliance de la mort. Ces mêmes artisans de paix sont attaqués par des foules non éduquées, qui n’ont ni informations vraies ni moyens d’analyser, donc des foules qu’on peut manipuler jusqu’à leur inspirer des appels à la vengeance – ce que les artisans de paix refusent aussi. Il est fini, dans certains pays, le temps où l’on pouvait aller soutenir des groupes en recherche de paix et de justice sans mettre en danger les acteurs autochtones. Ceux-ci sont aujourd’hui trahis, diffamés, menacés de mort physique ou sociale. 

La semaine dernière, quand nous avons parcouru les 600 km qui séparent Bangui de Berberati, sur la route, praticable en cette fin de saison de pluie, j’avais tout cela présent à l’esprit. Les noms et visages de tant d’amis en Afrique ont défilé dans mon cœur, comme s’ils sortaient de la terre rouge de la piste. Et ils criaient : « Terre rouge de l’Afrique, terre saignante, Afrique saignante, terre qui dois sans cesse boire le sang de tes enfants, sacrifiés au pouvoir et à l’argent.footnote

Rote Erde, so typisch für weite Teile Afrikas

La terre rouge – terre saignante, Afrique saignante

Une grande partie de mon « engagement – Afrique » s’est donc réalisée cette année en Europe : des contacts réguliers par Skype (même si on n’est pas toujours seul avec son interlocuteur), l’opportunité du passage d’amis à Vienne, Rome, Lausanne ou Paris ; la collecte et l’étude persévérante des rapports qui sortent, et la transmission de ces informations vitales … Et prier, choisir encore et encore le socle de l’amour créateur, rédempteur et libérateur de Dieu.  Ce socle-là désarme, « il sert au lieu de se servir »,footnote il crée le bien commun qui permet à tous de vivre. 

Et j’ai eu l’occasion de retourner en République Centrafricaine (RCA). Deux fois même.

La première fois, c’était en janvier. J’étais invitée par Radio Maria, une radio catholique qui a pour mission d’être une radio de paix. Cela implique de diffuser des informations vraies et fiables, de dire ce que d’autres ne disent pas, et d’être un moyen d’éducation des masses. Cette radio qui émet en français et en sangho (langue locale) est animée par de nombreux journalistes bénévoles, compétents et actifs dans différents domaines de la vie civile. Ils mettent ainsi leurs connaissances, leur expérience et leurs investigations au service de la population. Les animateurs sont catholiques mais aussi musulmans. Tous les après-midis pendant une semaine nous avons travaillé sur la non-violence active dans le but que ce contenu non seulement donne naissance à une émission phare, mais qu’il se glisse aussi, comme une grille de lecture, dans les émissions traitant de tous les autres domaines de la vie. Le groupe était plein d’ardeur, passionné et passionnant. Nous avions prévu deux autres sessions plus tard dans l’année pour développer ensemble des thèmes plus spécifiques. Coup de théâtre : la présidence de la république convoque les directeurs des radios privées et leur déclare qu’ils n’ont pas à parler des thèmes qui ne les concernent pas, tels que la sécurité, les projets de lois, etc., qui sont réservés aux médias étatiques. Lisez vous-mêmes ce qu’il faut lire ici entre les lignes. Sachez aussi qu’ici, cette réflexion, bien que poliment formulée, est un ordre. Le responsable de Radio Maria a alors démissionné. Il n’a pas envie d’animer une radio qui ne remplirait pas sa mission dans toutes ses dimensions. Ici s’arrête donc aussi la formation. La suite n’aura pas lieu. En tout cas, pas comme prévu. Car ce qui a été semé dans les cœurs et les esprits des gens continue à pousser silencieusement et portera des fruits en son temps et en son lieu. Ma rencontre de novembre avec certains participants, dix mois plus tard, me confirme dans cette espérance. 

Pendant ce séjour de janvier, j’ai fait la connaissance de l’évêque de Berberati, Mgr. Dennis Kofi Agbenyadzi. 

Mgr. Dennis, Pfarrer Fulbert und die Autorin

Mgr. Dennis, A. Fulbert et moi

Berberati, chef-lieu du Mambere-Kadej, est une ville située à 450 km à l’ouest de Bangui. On traverse savane et forêt dense. Seuls les premiers 100 km sont goudronnés. Comme il a beaucoup plu, la route la plus directe ressemble à un bourbier où seuls les gros camions passent. Nous avons donc pris une autre route, plus longue de 200 km, mais plus sûre. Entre les bourbiers, les ponts cassés, les routes trouées, nous avons mis treize heures à parcourir ces 600 km – et nous avons pu nous considérer comme chanceux. Certains participants à la formation auront mis quatre jours pour parcourir 250 km !

Berberati, région des diamants, de l’or et de l’exploitation du bois tropical, est le poumon économique du pays. Elle est située sur l’axe orienté vers le Cameroun. C’est par là aussi que transitent les vivres, toutes les marchandises qui arrivent par le port de Douala, tout ce qui accompagne l’humanitaire et les humanitaires, ainsi que les militaires. Tout le monde a intérêt à ne pas trop laisser dégénérer la situation ici … au moins en principe. Dans la pratique, les choses sont plus compliquées. La situation anarchique, les mauvaises liaisons, le chaos général, profitent à l’exploitation des ressources à huis clos, sans contrôle. Des grands entrepreneurs et acteurs économiques ont intérêt à ce que le chaos et des petits foyers de conflits persistent par endroits, et si besoin ils ont largement les moyens de financer le silence des témoins et d’encourager les milices à mettre du désordre, « nécessitant la présence de forces armées étrangères comme la MINUSCA »footnote,  qui  sont elles-mêmes très intéressées par les richesses du sous-sol de ce pays. La journaliste centrafricaine qui a révélé l’exploitation des diamants et de l’or par les Sangarisfootnote a été retrouvée assassinée dans cette région peu après la sortie de son documentaire. 

Koexistenz: Ein muslimischer Flüchtling liest den Koran während einer Prozession der Pfarre

Co-exister : Un déplacé de guerre musulman lit le coran lors d’une procession à la paroisse

Zum Abschluss betet der Imam für den Pfarrer

L’imam prie pour le curé

Pendant la crise, cette région a, comme le reste du pays, connu des affrontements entre la coalition Seleka et Anti-balaka. Ces deux milices n’ont pas uniquement combattu leurs adversaires au sein de la population. Ils ont aussi pris en otage et commis des atrocités dans leur propre camp. Des milliers de musulmans ont alors trouvé refuge dans les paroisses catholiques et l’évêché de Berberati. Ces paroisses et l’évêché ont hébergé pendant 18 mois des milliers de musulmans sur leurs terrains et jusque dans les églises ; elles ont organisé le transport de milliers d’autres vers le Cameroun en convoi protégé par la MINUSCA. Elles ont vu naître des enfants, soigné les survivants des massacres et accompagné les drames humains. Tous les paroissiens n’ont pas participé à cette démarche, car ils étaient paralysés par leur propre peur. Mais certains responsables d’églises ont eu le courage de s’interposer entre les déplacés musulmans et les Anti-balaka venus les attaquer : « Si vous voulez les tuer, vous devrez d’abord me tuer ! »  Et voilà le paradoxe : pendant que les milices tuaient à l’extérieur, des amitiés profondes et un respect mutuel se forgeaient à l’intérieur. 

Comme je voudrais que le travail de mémoire nous apprenne un jour toute la vérité sur les souffrances infligées, nous permette d’honorer toutes les victimes, et d’honorer tous ceux et celles qui ont su résister à la violence ! Voici deux photos qui disent long.

La région elle-même vit depuis quelques mois une accalmie relative. C’est la première occasion qui se présente pour réfléchir à la suite, pour choisir entre la répétition de la violence et l’instauration d’un nouveau mode de vivre ensemble, par la non-violence, et pour le préparer. C’est pour cela que Mgr. Dennis a voulu cette formation sur la non-violence afin de « défricher » le terrain et de voir quels thèmes doivent ensuite être pris à bras le corps, et avec quelles forces vives. 

Sam, Jean-Pierre und A. Isaak (Generalvikar)

Sam, Jean-Pierre et A. Isaïe (vicaire général)

Quelques semaines avant la formation, je reprends contact avec lui pour demander les dernières nouvelles. Voilà un autre coup de théâtre : il a demandé que chaque prêtre vienne avec une délégation de laïcs ainsi qu’avec les pasteurs protestants et les imams qui vivent sur leur territoire. Il y a 50 ans, le Pape Jean XXIII avait révolutionné les « bonnes pratiques » en invitant les autres confessions chrétiennes comme observateurs au Concile Vatican II. Mais ça, c’est inouï ! Je m’aventure à penser que cela doit être la première réunion pastorale du monde « des croyants en Dieu ». « C’est l’Église dans le monde », dirait-il. Dans son mail il ajoutait presque en passant : « ça fera 150 personnes environ ». Ciel ! 70 participants, ce n’était déjà pas mal, mais plus du double ? Comment peut-on animer un truc pareil ? De toute évidence, cela n’était pas son souci, mais c’est bel et bien devenu le mien ! J’en ai eu d’abord le souffle coupé, mais très vite j’y ai perçu un appel. Oui, nous relèverons ce défi, il est trop génial. J’ai demandé à deux amis africains, avec qui je partage cet engagement dans la non-violence et la réconciliation depuis une bonne décennie, de venir animer avec moi cette session. Mes deux amis ont répondu « Présent ! » dans les heures qui ont suivi. Le président de NV XXIfootnote, organisme qui nous avait donné la subvention pour Radio Maria, m’a répondu la nuit même pour me donner le feu vert pour la réaffectation des dons. 

Sam est pasteur méthodiste à Lomé, il enseigne la CNVfootnote dans des milieux sensibles et il a été impliqué dans la Commission togolaise de Vérité, Justice et Réconciliation. Il a aidé les victimes à constituer leur témoignage et à déposer leur dossier. Son expérience sera très utile. 

Sam Tofa Amouzoun aus Lomé

Sam Tofa Amouzoun de Lomé

Jean-Pierre, juriste, de Pointe Noire, est cofondateur au Congo (Brazzaville) de l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture), et du MIR (Mouvement International de la Réconciliation). Il sait ce que c’est que naviguer comme acteur non-violent dans un pays au sous-sol plein de richesses, mais extrêmement pauvre au-dessus du sol. Il a lui-même connu les périodes de guerre civile, les épreuves d’une démocratisation sans cesse reportée à plus tard, ce que vivent les populations traumatisées, etc. 

Jean-Pierre Massamba aus Pointe Noire

Jean-Pierre Massamba de Pointe Noire

Quelques jours avant le départ, Mgr. Dennis mentionne une dernière nouvelle : comme il connaissait 4 chefs Anti-balakas, il les a aussi invités. Décidemment, il ne manque pas de créativité ! À quoi d’autre va-t-il encore penser avant notre arrivée ? Au fond de nous-mêmes, nous sommes ravis, enthousiasmés même ! Il se trouve que Jean-Pierre a une expérience avec quelques ninjasfootnote qui ont rendu les armes en 2009 et qui se sont formés au métier d’agriculteurs et à la non-violence. 

À notre arrivée, on nous réserve un accueil fraternel très touchant. Les longues heures de route avec le vicaire général nous ont permis d’apprendre beaucoup de choses sur la région, sur le pays, sur les activités des uns et des autres pendant la crise, et sur les plaies qui restent béantes. Une histoire nous marque particulièrement : un homme, attaqué à plusieurs reprises, garde le sourire. À travers les détails, nous comprenons qu’il ne s’agit pas d’un sourire de façade, mais d’un sourire plein d’humanité. Demandé comment il peut encore garder le sourire, il dit : « C’est la seule chose qu’ils ne peuvent pas me prendre ! » Quelle dignité, quelle liberté intérieure ! Terre, continent blessé, oui, mais voilà le trésor humain qu’elle recèle, plus précieux encore les diamants. 

Nous réalisons petit à petit combien nous sommes attendus, et nous nous sentons bien petits devant la tâche qui nous est confiée. Très vite, nous trouvons notre vitesse de croisière ; notre fraternité à trois s’élargit à tous ceux qui portent la responsabilité de cette rencontre. Entre nous trois et l’évêque, nous nous passons le micro avec aisance dans tous les imprévus, avec une entière confiance dans la parole de chacun en dépit du fait que cela ne fait que deux jours que nous nous connaissons. Le programme conçu est aussitôt et quasi systématiquement renversé par les interventions des participants. Nous les suivons à la trace, de quart d’heure en quart d’heure, sans pour autant perdre le fil.

Le premier jour, nous explorons en profondeur la nature de la violence. Qu’est-ce que nous pouvons leur apprendre sur la violence, à eux qui la connaissent dans leur propre chair ? Pas grand-chose, sauf les mots pour la nommer. Ils sont tellement immergés dans la violence que le risque serait de la voir partout et nulle part et de ne plus être en mesure d’imaginer la vie autrement. Tout ce que nous pouvons apporter sont des mots qui permettent d’extérioriser ce qui ronge à l’intérieur, de prendre de la distance, ainsi que des clés de lecture qui aident à mettre les choses à leur place, à commencer à « ranger » le chaos intérieur et extérieur, à faire la part des choses. 

A la première pause une surprise m’attend. En septembre/octobre 2015, j’étais coincée à Bangui lors d’une tentative de putsch. J’animais alors une formation avec la Plateforme des confessions religieuses pour la paix en RCA. En raison des troubles, nous avions dû arrêter le deuxième jour, et pendant une petite pause entre les tirs chacun était rentré chez lui. Dans mon centre d’accueil, j’avais rencontré des musulmans et des chrétiens, comme moi dans l’impossibilité de sortir, surtout les musulmans qui étaient la cible du moment. Nous avions partagé sept jours intenses. Ils étaient plusieurs à être présents à cette « réunion pastorale des croyants en Dieu ». L’un d’entre eux était un imam de la région de Berberati – et le voici !

Entre nous, il y a une affection spéciale. Les musulmans m’avaient demandé si j’acceptais de ne pas me faire évacuer pour rester avec eux. Ils avaient ressenti ma présence comme une protection. La « présence internationale » peut effectivement protéger dans certaines situations. Mais avant qu’ils ne me le demandent, j’avais déjà pris cette décision.  Il m’est impossible de communiquer la joie que nous avons ressentie en nous retrouvant. Si j’avais rencontré mon propre frère, je n’aurais pas pu me réjouir davantage. 

Wiedersehen mit Soulaiman

Retrouvailles avec Sulaiman

Le deuxième jour, nous avons raconté des exemples : Comment d’autres africains ont-ils agi en temps de conflit armé ? Les participants se retrouvaient ensuite par paroisses pour partager ce que cela évoquait pour eux. Il est trop tôt pour mixer les groupes. Sam nous apprend la CNV qui deviendra un outil important. Parallèlement, Sam et Jean-Pierre vont à la rencontre des Anti-balaka. Quand les groupes reviennent avec leurs idées, les Anti-balaka prennent aussi le micro, et c’est pour faire la liste de leurs revendications. Beaucoup restent silencieux tandis que d’autres les applaudissent. Décidemment, il y a toutes les tendances ici !

Dans les après-midis, nous voulons proposer des ateliers pour former des groupes plus petits. Ci-dessous le groupe, dont le nombre oscille entre 170 et 200.

09Legroupe

Il nous semble important de créer des ateliers plus petits. Les thèmes ont été soigneusement choisis et, selon nous, ils sont très pertinents. 

Sauf que cela ne marche jamais. Si chaque personne a son inconscient, les groupes en ont un aussi. Ils semblent nous dire : « Enfin nous sommes tous ensemble dans la même salle, et nous y resterons ! »

Le troisième jour est consacré au pardon et à la réconciliation dans une situation post conflictuelle (même s’il n’y a rien de moins sûr que le « post » dans cette dénomination). Les participants se mettent en mouvement vers ceux qu’ils ne connaissent pas. Nous commençons à avoir des confidences en « off ». Un tel a perdu son père et a pardonné à l’assassin. La seule chose qu’il ressent comme injuste, c’est que les enfants de l’assassin peuvent aujourd’hui aller à l’école et lui, non ; l’absence du père a plongé sa famille dans la pauvreté. Quelqu’un d’autre, entre quatre yeux, nous fait comprendre que son agresseur est présent dans la salle et qu’il aimerait pouvoir lui dire publiquement qu’il lui a pardonné. Il le verra d’abord personnellement. Dans l’après-midi, à nouveau en grand groupe, les langues se délient petit à petit. Des personnes, chrétiennes et musulmanes, racontent leurs histoires. La présence de Sam qui a participé à des audiences publiques lors de la Commission togolaise de Vérité, Justice et Réconciliation, est maintenant précieuse. Les histoires sont d’une brutalité difficile à imaginer. Avec quelques mots simples et précis, Sam crée un cadre, il donne du sens. Il permet que l’indicible se dise et devienne audible.  Mais les femmes n’ont pas encore pris la parole en public à ce sujet. Il faudra créer un autre cadre pour elles un jour. Pour l’instant, il ne s’agit pas de pardonner ou pas, de se réconcilier ou pas.

Il s’agit d’abord de se dire et d’être entendu. 

Sam et Jean-Pierre restent souvent pendant les pauses avec les Anti-balaka. Leur grand chef se promène avec un visage de plus en plus pensif. 

En amont de cette session je me suis demandé comment nous pouvions passer un moment d’intériorité ensemble, une ouverture vers le spirituel sans imposer du religieux ni faire du syncrétisme. Heureusement, nous avons tous une chose en commun : c’est notre corps.  J’ai alors inventé pour chaque jour un geste ou un mouvement de nos mains qui exprime et incarne le thème du jour, accompagnés de quelques paroles dans une intériorisation guidée. Le geste de la main rend visible une disposition du cœur. Si la violence se glisse dans l’expression de nos mains, la non-violence, la paix, la réconciliation sont, elles aussi, entre nos mains. Libre à chacun de creuser et d’y trouver une dimension de prière. 

Die Faust als Symbol für Gewalt

Nous levons le poing, comme symbole de la violence

Le 4e et dernier jour, le thème est « Religion et non-violence ». L’imam commence avec des explications sur l’islam. Sam ajoute des exemples de son église méthodiste au Togo qui a fait le choix de la non-violence. Jean-Pierre nous raconte comment sa foi nourrit son engagement pour la paix dans des domaines sensibles, et comment son engagement nourrit sa foi. Sur ce, la réunion pastorale se terminera, pensons-nous, avec dans l’après-midi la conclusion de Mgr. Dennis et la célébration eucharistique. Mais deux personnes nous demandent de pouvoir dire un mot au début de l’après-midi

Et nous voici en train d’ecouter le prêtre qui avait auparavant rencontré son agresseur ; il nous raconte l’histoire douloureuse, déroutante, de sa vie et il nous dit qu’il veut aussi, de tout cœur, pardonner à ce jeune. La salle est plongée dans un silence profond. Ce prêtre met tout le monde devant sa propre histoire et sa lutte pour le pardon. Ce serait tellement plus facile si les malfaiteurs reconnaissaient leurs torts, si on avait la garantie qu’ils ne recommenceront pas. Le pardon ne se substitue pas à la justice, mais il la dépasse aussi infiniment. Il est complètement gratuit et inconditionnel. Il vient en son temps. Il ne se commande pas. Tout le monde n’a pas (encore) trouvé la liberté intérieure dont témoigne ce prêtre. 

Quand il a terminé, l’abbé Isaïe lui tend les mains. Les musulmans se sont rassemblés et l’attendent au pied des marches. Ils l’accueillent dans leurs bras. D’autres suivent. 

Freddy kommt vom Podium herunter wo ihn die Imams erwarten und umarmen

Fredy descend de l’estrade où les imams l’accueillent dans leurs bras ouverts

Une femme est inspirée et entonne un chant : « Réveillez-vous ; l’Esprit souffle ». Je m’incline devant ces hommes et ces femmes, capables de demander et d’accorder un pardon, non pas pour des petites choses « politiquement incorrectes », mais pour des choses qui les ont touchés à un niveau existentiel.

Le mot « pardon existentiel » me vient à l’esprit. Je m’incline devant tous ceux et celles qui se mettent en chemin et s’engagent dans le combat sans lequel le pardon n’aura pas lieu. Je m’incline devant les communautés prêtes à supporter l’épreuve de la vérité. Je m’incline devant l’Esprit de Dieu qui souffle dans de tels moments et qui aide à ouvrir des portes closes dont le verrou se trouve à l’intérieur du cœur de chacun de nous. 

Que pouvons-nous dire d’autre que « singila mingi » - merci – infiniment merci même, et leur souhaiter, prier avec eux pour que ce que nous avons vécu se traduise maintenant en actes libérateurs et paroles créatrices dans la durée. 

A la sortie, un imam m’attend. « Nous avons déjà eu plusieurs formations ici, mais jamais nous ne sommes allés si loin. On nous disait toujours que la RCA est un pays laïc. Certes, je n’ai pas de problèmes avec cela, mais je suis un croyant. » Ces formations ont sûrement eu leur valeur et ont préparé le terrain. Mais cet imam met des mots sur la vraie question qui résonne aussi fortement en moi. Pendant cette « réunion pastorale des croyants en Dieu », nous nous sommes situés résolument dans notre identité profonde comme créatures de Dieu, comme enfants de Dieu. Nous avons puisé aux sources de nos fois, à l’intelligence de nos fois, nous les avons partagées et nous sommes devenus les témoins de quelque chose qui nous dépasse infiniment. Car Dieu nous dépasse tous. Une réponse jaillit au fond de moi. Je paraphrase le pape François en disant : « Ne nous laissons jamais voler notre identité de croyants. Elle nous fait vivre – qu’elle devienne vie par nous, autour de nous. Ne nous privons jamais de cette source. » 

Avec l’évêque qui se transforme en chauffeur, nous reprenons la route vers Bangui. Une joie profonde nous comble. Et sur l’invitation de Mgr. Dennis, nous reviendrons - comme frères-et sœurs-pèlerins avec « les croyants en Dieu » de Berberati, semeurs de paix au cœur de ce bout du monde qui est le leur, le nôtre, entre nos mains.

An Gott Glaubende – Friedensstifter

Croyants en Dieu – acteurs de paix

Zum Abschluss betet der Imam für den Pfarrer

Note

  1. La plupart de ces réfugiés restent en Afrique. Le nombre qui arrive en Europe est absolument minime !
  2. Ou du dos d’hippopotame, si vous voulez
  3. L’idée s’impose de penser à Abel et Caïn. Dans les traditions prébibliques, on offre aux dieux un sacrifice humain pour rendre la terre féconde. Dans Genèse 4.10-12 déjà, le Dieu de la Bible s’oppose à cette croyance : « La voix de ton frère crie du sol vers moi. Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert sa bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa force. »
  4. Citation de Jean Goss
  5. Mission multidimensionnelle intégrée de stabilisation des Nations Unies en Centrafrique
  6. Mission de l’armée française entre décembre 2013 et octobre 2016.
  7. Non Violence 21
  8. Communication non-violente
  9. Milice dans la région du Pool au sud de Brazzaville
Presenté par Maria Biedrawa Maria Biedrawa

Maria Biedrawa est éducatrice spécialisée, formatrice, et diacre de paix. Après plusieurs années de travail avec des personnes ayant un handicap, Maria a été conduite vers une communauté de l’Arche (de Jean Vanier) où des personnes en situation de handicap et leurs accompagnants vivent ensemble. D’abord en Angleterre et depuis 25 ans en France, elle a eu le désir d’appliquer cette expérience fondatrice dans des domaines où le vivre ensemble est éprouvé, voire brisé. Engagée par la non-violence active et les dynamiques de réconciliation, elle a pu approfondir de façon significative ses connaissances et savoir-faire en participant à la formation d’Intervention civile de paix, de la Diaconie de paix, et en Allemagne avec l’association gewaltfrei handeln. Hormis son travail principal en France comme formatrice dans le domaine médico-social, elle est régulièrement en Afrique subsaharienne. Là, elle travaille avec des groupes autochtones qui sont engagés dans le travail de paix et motivés par leur inspiration religieuse.

0 Commentaires