early morning sunlight shining on the windows of city apartments

Le pardon au quotidien

Il est déjà difficile de pardonner à un étranger, mais il est plus difficile encore de pardonner à quelqu’un en qui nous avons confiance.

par Johann Christoph Arnold

July 21, 2021

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Le seul fait d’aimer rend vulnérable. Le seul endroit, en dehors du Ciel, où vous serez parfaitement protégé de tous les dangers et de toutes les vicissitudes de l'amour, c'est l'enfer.(C. S. Lewis)

La plupart d’entre nous n’auront jamais à pardonner à un meurtrier ou à un violeur. Mais nous sommes tous concernés par le besoin de pardonner au quotidien – à un conjoint, un enfant, un ami ou un collègue. Les occasions de pardonner peuvent se présenter des dizaines de fois au cours d’une même journée. Ces derniers pardons sont peut-être plus faciles à donner que les premiers, mais ils n’en sont pas moins importants. Dans son poème, « L’arbre au poison », William Blake nous montre comment le plus petit ressentiment peut croître et porter des fruits mortels :

J'avais colère à mon ami,
Je la lui dis, je ne l'eus plus ;
J'avais colère à mon ennemi,
Je ne le dis point, ma colère crût.

Je l'arrosai de mes angoisses,
Soir et matin, de mes larmes ;
Je l'ensoleillai de sourires,
Et l'abusai de tendres charmes.

Elle crût, le jour et la nuit,
À tant qu'elle porta son fruit ;
L'ennemi voit pomme qui brille
Et reconnaît qu'elle est mon bien ;

Il s'est glissé dans mon jardin
Dès que la nuit permit la fraude.
Quand au clair matin je regarde,
Je le vois étendu sous l'arbre, 
Mon ennemi.

Les semences de l’arbre de Blake, ce sont les petites rancunes de la vie quotidienne – si petites qu’on les remarque à peine, au début tout au moins. Et pourtant, quand bien même nous ne les nourrissons pas de manière consciente, elles finissent, avec le temps, par germer. Voilà pourquoi il est si important d’arracher les mauvaises herbes du ressentiment dès qu’elles s’installent en nous, pour ne pas les laisser grandir.

Il me fallut apprendre de bonne heure à ne pas garder en moi de rancune. Mon enfance fut en grande partie heureuse, mais j’eus ma part d’expériences désagréables. J’étais un enfant maladif ; on avait diagnostiqué chez moi, peu après ma naissance, une hydrocéphalie. Le médecin dit à ma mère que je ne marcherais jamais, ce qui s’avéra être faux puisque je me mis à marcher à l’âge de deux ans et demi. À l’école, ceux de mes camarades qui découvrirent ma maladie se mirent à m’appeler « tête d’eau ». Ce sobriquet blessait, je crois, surtout mes parents, mais il me faisait mal à moi aussi.

À l’âge de six ans, je fus opéré d’une grosse tumeur à la jambe – ce fut la première d’une longue série d’opérations que j’allais subir au cours des trente années à venir. L’opération dura deux heures, et le risque d’infection menaça pendant des jours – c’était avant les antibiotiques, et nous vivions dans un coin perdu du Paraguay. Après qu’on eut suturé la plaie, je dus rentrer à pied à la maison – on ne me proposa pas de me reconduire chez moi, ni même de me donner une paire de béquilles. Je vois encore l’expression choquée de mon père en me voyant arriver en boitillant. Mais il ne dit mot.

Cette réaction était typique de mes parents. Jamais je ne les ai entendus dire du mal des autres et nous n’avions pas non plus le droit de médire. Comme tous les parents, ils étaient certes affectés quand il leur semblait qu’un de leurs enfants avait été maltraité par un adulte, mais il n’y avait selon eux qu’un moyen de vaincre les petites vicissitudes de la vie, et c’était de s’en détacher en pardonnant.

Quand j’eus quatorze ans, nous partîmes pour les États-Unis. La transition – d’un village d’un coin sauvage de l’Amérique du Sud à un lycée de New York – fut brutale. La langue était l’obstacle principal à mon intégration, mais il y en avait d’autres. D’un naturel timide, je me sentais maladroit, gauche. En somme, j’avais très peu confiance en moi.

Tout enfant veut être reconnu par ses camarades – et je ne faisais pas exception. Mon immense besoin d’être accepté me faisait me mettre en quatre pour faire plaisir à mes copains. Au début, je fus rejeté, surtout par le caïd de la classe. Puis, je me mis à me défendre, le provoquant, parlant de lui derrière son dos et lui riant au nez quand il voulait savoir ce que j’avais dit. Inutile de préciser que je rentrais souvent à la maison en saignant du nez.

Vers l’âge de vingt ans, je vécus un autre douloureux sentiment de rejet quand la jeune femme à qui j’étais fiancé rompit notre relation et me tourna le dos. Il me fut difficile de dépasser cette souffrance et de lui pardonner, d’autant plus que je ne sus jamais pourquoi elle avait agi ainsi. Plus tard, je me persuadai que c’était de ma faute si les choses avaient mal tourné, parce que j’étais si gauche et inadapté – et il me fallut me pardonner à moi aussi.

Quelques années plus tard, mes espoirs furent à nouveau brisés quand une autre femme me quitta après quelques mois. Mon univers s’effondra et je tentai de comprendre. Qu’avais-je donc fait ? Cette seconde fois, je mis plus de temps encore à me remettre et à retrouver une certaine confiance en moi. Mon père m’assura qu’en temps voulu, je trouverais la personne qu’il me fallait – ce qui, quelques années plus tard, s’avéra vrai.

Ce qui est peut-être le plus difficile dans la pratique quotidienne du pardon, c’est qu’il nous force à regarder en face les émotions que nous éprouvons envers les personnes qui nous sont les plus proches. Il est déjà difficile de pardonner à un étranger que l’on ne reverra probablement jamais, mais il est plus difficile encore de pardonner à quelqu’un que nous aimons et en qui nous avons confiance. Les membres de notre famille, nos amis, ceux de nos collègues qui nous sont les plus proches, connaissent non seulement nos forces mais aussi nos points faibles, nos fragilités et nos bizarreries. Et quand ces personnes se retournent contre nous, nous en sommes profondément ébranlés. C’est en tout cas l’expérience de Clare Stober, autrefois femme d’affaires, qui est aujourd’hui membre de mon église.

Avant de quitter l’agence de publicité, dont je partageais la propriété avec un associé de plus de dix ans, pour partir vivre dans un autre État, il me fallait régler mes affaires avec lui. Ce qui compliquait les choses, c’était que sa femme et lui avaient été, pendant les quinze dernières années, des amis très proches fréquentant la même église que moi. Mais les liens de notre amitié s’étaient peu à peu distendus, et je sentais que je ne pouvais plus continuer à travailler avec eux.

Aucun de nos conseillers ne voulait me dire comment je pouvais diviser nos actifs de manière équitable. Je voulais d’ailleurs aller au-delà de l’équité – je voulais m’en aller la conscience complètement en paix – et je fis une proposition qui me semblait être particulièrement généreuse. Mon associé, cependant, vit les choses d’un autre œil et cessa de m’adresser la parole dès que je lui eus fait part de mon désir de quitter l’entreprise. Malheureusement, la passation de pouvoirs prit encore deux mois, deux longs mois de silence et de solitude, ponctués de temps à autre par ses paroles de colère.

Quand vint pour moi le moment de partir, nous n’avions toujours pas signé d’accord. Nous avions tous deux fait appel à des avocats, mais ceux-ci ne firent qu’embrouiller les choses. J’avais demandé à une personne extérieure à notre société d’être l’arbitre de nos décisions, mais mon associé la renvoya et fit appel à un comptable avec qui nous avions travaillé pendant sept ans. Le comptable réalisa bientôt que son avenir dépendait de celui des deux autres associés qui restaient et il contribua à rendre mon départ très difficile.

Il fallut beaucoup de propositions et de contre-propositions pour parvenir à un accord final. En bref, ils exigeaient que je sois responsable de la moitié des revenus pour la dernière année que j’avais passée dans l’entreprise (de janvier à décembre), alors que je n’avais touché ma part de revenus que pour les six premiers mois (jusqu’à juin) de cette année. Il me fallut par conséquent payer 50 000 dollars d’impôts qui auraient dû être à leur charge.

Quand je pris conscience de ce qu’ils avaient fait et compris qu’ils l’avaient fait de manière consciente et délibérée, ma colère me fit perdre le sommeil pendant plusieurs nuits. J’avais le sentiment qu’ils avaient conspiré contre moi pour m’écraser. J’ai traversé beaucoup d’épreuves dans ma vie, mais jamais je n’ai passé autant de nuits blanches, à me tourner et à me retourner, consumée que j’étais par la colère et le sentiment d’avoir été lésée. Et quand, pendant la journée, je repensais à ce qui s’était passé, je me mettais à trembler de colère.

La question d’une amie, qui me dit : « Pourquoi es-tu si contrariée ? ce n’est que de l’argent ! » ne fit qu’aggraver ma colère. Certes, il ne s’agissait « que d’argent », et je n’en avais pas réellement besoin à l’époque, mais il s’agissait de beaucoup d’argent, et cet argent était à moi, et on m’avait lésée. Il était hors de question de repousser la date du paiement de cet impôt. J’envoyai donc le chèque – et mis mon espoir en un Dieu vengeur.

Il me fallut des années pour pardonner. C’était un peu comme traverser un ruisseau en sautant de pierre en pierre. Je fis le premier pas alors que j’écoutais la radio en voiture un soir. On passa une chanson sur le pardon dont les paroles furent expliquées avant qu’elles ne soient chantées : nous gardons nos blessures dans un placard et nous les ressortons régulièrement pour les regarder et les raviver, nous attardant sur les torts que nous avons subis et nous apitoyant sur notre sort.

La fin de la chanson réservait une surprise. Elle parlait de nos illusions : nous croyons enfermer celui qui nous a blessés dans la prison de notre ressentiment, mais si nous regardons le visage de celui qui est derrière les barreaux, c’est le nôtre que nous voyons. C’est à ce moment-là que je compris, au moins sur le plan intellectuel, qu’il me fallait pardonner si je voulais pouvoir aller de l’avant dans la vie.

Je fis un pas de plus sur le chemin du pardon quand je commençai à examiner mes sentiments. Je pris conscience alors de ce que j’étais plus blessée par la malhonnêteté financière de mon associé que par ses calomnies. Et je commençai à m’inquiéter de l’emprise que l’argent avait peu à peu prise sur moi, sur ma vie.

Le pas suivant fut franchi un an plus tard, alors que je commençais un nouveau chapitre de ma vie, dans une ville nouvelle. J’étais en train de parler avec une amie qui connaissait mon ancien associé, quand elle me demanda si je lui avais pardonné. « Bien sûr », répondis-je hâtivement. Insatisfaite de ma réponse, elle insista, m’expliquant combien le pardon était important pour nos avenirs respectifs, quand bien même nous avions cessé de travailler ensemble. En refusant de lui pardonner, me dit-elle, je le liais en quelque sorte, et l’empêchais d’avancer dans sa vie – sans parler de mon propre futur que j’abîmais par la même occasion. « Alors, lui demandai-je, comment fait-on pour vraiment pardonner ? » Elle décrivit le pardon comme un cadeau non pas que l’on donne mais que l’on reçoit – nous pouvons vouloir le pardon tant et plus, mais en fin de compte, il doit nous être donné. À contrecœur, je m’efforçai donc de pardonner tout en gardant au fond de moi – je m’en rends compte aujourd’hui – le sentiment que c’était à mon associé de me demander pardon.

L’étape finale fut franchie un peu plus tard, pendant une période d’introspection spirituelle. J’essayais, sous le regard de Dieu, de faire un grand ménage dans ma vie. Pour être franche, je n’avais pas le sentiment d’avoir quoi que ce soit à me faire pardonner – jusqu’au moment où je réalisai brutalement ceci : certes, on m’avait fait du tort, mais j’en avais fait autant au cours de ma vie – à mon associé comme à d’autres personnes.

J’écrivis une lettre à mon ancien associé, lui disant toute l’amertume qui m’avait habitée et lui demandant pardon. En postant cette lettre, je ressentis un immense soulagement. Peu importait sa réponse – j’étais maintenant libérée de ma colère.

Environ un mois plus tard, cette même amie qui m’avait encouragée à pardonner m’appela, me demandant si j’avais pu le faire. Je lui répondis que oui, et que je me sentais libre. « C’est bien ce que je pensais, me répondit-elle. J’ai remarqué une plus grande liberté chez lui aussi. »

Dès l’adolescence, mon père était connu pour sa capacité à écouter et à voir le meilleur en chacun. Devenu pasteur, ces qualités lui furent très utiles dans son rôle d’accompagnateur spirituel. Il n’avait pas de grandes facilités d’expression (il n’avait appris l’anglais qu’à l’âge adulte) et n’était pas autoritaire – de ce fait, il donnait rarement des directives –, mais il écoutait attentivement puis offrait parfois son point de vue ou un mot d’encouragement.

Partout où allait Papa, les gens souhaitaient lui parler – beaucoup voulaient simplement se décharger d’un souci ou se confier à une oreille attentive – et mon père trouvait toujours le temps de les écouter. Malheureusement, ces qualités qui attiraient les gens à lui provoquèrent les critiques de collègues envieux qui abusèrent de sa confiance et se retournèrent contre lui.

À peu près à l’époque de ma naissance, il avait commencé à avoir des problèmes de reins et son état était allé en empirant. La vie était rude dans la petite communauté rurale où il vivait – les maladies tropicales sévissaient et la mortalité infantile y était élevée. À ces conditions de vie difficiles s’ajoutaient des tensions au sein de notre communauté, pourtant très unie, qui était constituée principalement de gens qui avaient fui l’Europe au moment de la seconde guerre mondiale.

Vivant dans ces circonstances difficiles, Papa portait aussi une lourde charge de responsabilités (on l’avait mis à la tête de notre communauté) et sa santé en souffrit. À un moment donné, après que sa santé fut allée en se dégradant pendant des semaines, les médecins ne lui donnèrent plus que quarante heures à vivre. Craignant le pire, il fit rassembler tout le monde autour de lui et passa ses responsabilités à trois hommes de notre communauté. L’un d’eux était son beau-frère.

Mon père guérit miraculeusement, mais au lieu de le rétablir dans ses fonctions, les nouveaux dirigeants de notre communauté lui firent savoir qu’on ne lui confierait plus de responsabilités, le médecin – selon eux – l’ayant déclaré trop faible pour reprendre sa lourde charge de travail. En fait, le médecin avait simplement suggéré quelques semaines de repos, mais les collègues de mon père voulaient l’écarter. Pour étayer leur projet, ils lui rappelèrent les signes d’instabilité psychologique qu’il avait manifestés au plus sombre de sa maladie, quand il avait vu des choses bizarres et fait des rêves étranges. « Quelle explication donner à ses manifestations ? » lui avaient-ils demandé. Trente ans plus tard, un autre médecin lui donnerait la raison de ces hallucinations : elles étaient un effet secondaire des premières formes de bromure utilisées autrefois. Mon père, qui n’était pas de nature combative, céda sans protester et trouva du travail à l’hôpital des missionnaires.

D’autres difficultés ne tardèrent pas à surgir. Inquiets de la direction que prenait notre petite communauté qui, s’éloignant de sa vocation première – la foi, le service mutuel et l’amour fraternel –, était en train de devenir une bureaucratie dirigée par un comité imposant des règlements, mes parents, se joignant à quelques autres membres, exprimèrent leurs craintes. Loin d’être entendus, ils furent accusés de vouloir faire scission et plusieurs d’entre eux, dont mon père, furent excommuniés.

Papa, qui avait étudié l’agriculture à Zürich et était un jardinier compétent, espérait trouver du travail dans ce domaine. Mais il se heurta d’une part à la méfiance des Allemands expatriés (dont beaucoup étaient des sympathisants d’Hitler) à cause de son opposition ouverte au nazisme, et d’autre part aux Anglais et aux Américains qui le craignaient à cause de ses origines germaniques. On finit par lui proposer du travail comme contremaître dans une colonie de lépreux.

Au début des années 1940, il n’y avait pas de traitement pour la lèpre. Papa fut mis en garde : s’il acceptait ce travail, il ne reverrait peut-être jamais sa femme et ses enfants (à l’époque, la lèpre était considérée comme une maladie très contagieuse). Mais que faire ? Il fallait bien qu’il gagne sa vie. Il accepta donc ce travail.

Après de longs mois, Papa fut finalement à nouveau admis au sein de sa communauté. Le jour de son retour, j’étais fou de joie et me jetai dans ses bras dès que je l’aperçus. Juché sur ses épaules tandis qu’il marchait vers la maison, je criai à tous ceux que nous rencontrions : « Papa est de retour ! » À ma grande surprise, je me heurtai surtout à un silence glacé. Ce n’est que plus tard que je compris : on avait permis à Papa de revenir, mais on ne lui avait pas pardonné.

Mes parents ne gardèrent aucune amertume par rapport à ces années qui les avaient pourtant profondément affectés. Ce n'est que des années plus tard que j'eus connaissance – non par eux-mêmes mais par des amis – de toutes les épreuves qu'ils avaient traversées. Quand je leur demandai pourquoi ils ne s’étaient pas défendus, mon père me répondit simplement : « Quel que soit le nombre des trahisons, il vaut toujours mieux pardonner que vivre dans un esprit de colère et de méfiance. » Sa réponse força mon admiration, en même temps qu’elle m’inspira une grande crainte : « Quelle serait ma réaction, me demandai-je, si l’on me traitait de la sorte ? »

Je le découvris en 1980. Mon église me demanda brusquement de démissionner de mes fonctions de bras droit de mon père, qui était évêque, position que j'occupais depuis presque dix ans. À ce jour encore, je ne suis pas sûr des raisons de ce départ forcé. Il y avait probablement une part de jalousie, cette même jalousie qui avait eu pour conséquence l’expulsion de mon père quarante ans auparavant. Peu importent les raisons. Le fait est que les personnes qui ne m’avaient prodigué jusqu’alors qu’éloges et encouragements – et parmi elles, plusieurs amis, collègues et membres de ma famille – se mirent à critiquer tout ce que j’avais fait.

Perplexe et indigné, je fus tenté de riposter. Mon père s’occupait alors de quatre congrégations importantes et avait plus que jamais besoin de moi. Quelques semaines auparavant, ma mère était morte d’un cancer. En outre, je ne voyais vraiment pas ce que j’avais pu faire de mal. Il est vrai que je pouvais être très direct, surtout lorsque je pensais que la politesse et la diplomatie risquaient de masquer le véritable problème, et tout le monde n’appréciait pas cette franchise. Ceci ne m’empêchait pas d’avoir toujours essayé d’être humble et attentionné. Je ne comprenais pas ce qui me tombait dessus et voulais désespérément que la vérité fût faite sur cette affaire pour réintégrer le poste auquel  « j’avais droit ».

Papa, au lieu de me soutenir dans ce combat, me rappela le Sermon sur la Montagne, où Jésus demande que nous pardonnions à ceux qui nous ont offensés afin que nous-mêmes nous soyons pardonnés. Il me rappela qu’au soir de notre vie, il ne nous sera pas demandé de comptes sur ce que les autres nous ont fait, mais sur ce que nous avons fait aux autres.

Je pris soudain conscience de ce que je n’étais pas moi-même sans reproche. Je réalisai qu’il y avait au fond de moi de vieilles rancunes contre certains membres de notre communauté et qu’au lieu de tenter de me justifier, il me fallait me mettre à genoux et demander à Dieu de me pardonner. Alors je trouverais la force de pardonner.

C’est ce que je fis. Immédiatement, j’eus l’impression qu’une digue s’ouvrait en moi. Avant ce moment, ce qui motivait mon combat était la souffrance de mon amour-propre blessé. À présent que je voyais les choses sous un autre angle, les faits me paraissaient plutôt insignifiants.

Résolu, cette fois-ci, à endosser la responsabilité des tensions au sein de notre communauté, je m’en fus voir chaque personne que je pouvais avoir blessée et lui demandai pardon. À chaque entretien avec quelqu’un, j’avais l’impression que les nœuds de mon cœur se défaisaient un à un. Quand j’eus terminé, je me sentais un homme nouveau.

Ce fut une année difficile pour moi, mais ce fut aussi une année importante par les leçons que j’en tirai. Jamais je n’oublierai. Tout d’abord, peu importe que l’on vous comprenne mal ou que l’on vous accuse injustement. Ce qui est important, c’est d’être juste aux yeux de Dieu. Ensuite, même si la décision de pardonner est la nôtre, le pouvoir de pardonner n’est pas une question de simple volonté. La plus grande source de force réside dans notre propre besoin d’être pardonné, dans la reconnaissance de nos propres faiblesses et l’expérience que nous faisons d’être nous-mêmes pardonnés. Enfin, pour que votre pardon porte des fruits, la terre – celle du cœur – dans lequel il croît doit être tendre. Si votre cœur n’est pas tendre – si vous ne cherchez pas l’humilité et la vulnérabilité –, votre pardon ne sera qu’un acte stérile.

Il n’est pas facile d’acquérir les vertus d’humilité et de vulnérabilité. Selon mon expérience, elles exigent un travail difficile et douloureux qui demande patience et persévérance. Mais la vie, sans elles, en est appauvrie. Voici ce que dit le psychiatre américain Scott Peck :

Il est impossible de vivre une vie de plénitude à moins d’être prêt à souffrir souvent, prêt à connaître la dépression et le désespoir, la peur et l’anxiété, le chagrin et la tristesse, les souffrances aiguës du processus de pardon, la confusion et le doute, les critiques et le rejet. Une vie sans ces tourments de l’âme sera non seulement inutile pour nous-mêmes mais également inutile pour les autres. Nous ne pouvons guérir si nous n’acceptons pas d’être blessés.

 

 
abstract painting of searching eyes
Presenté par Johann Christoph Arnold Johann Christoph Arnold

Conférencier et auteur réputé sur les thèmes du mariage, de la parentalité, de l’éducation, de la résolution de conflits, et des questions liées à la fin de la vie, Arnold a été pasteur au sein des communautés Bruderhof, un mouvement de communautés chrétiennes.

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