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Pourquoi le Yémen meurt de faim

Provoquer une famine aujourd'hui

par Daniel Larison

May 3, 2019

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Aujourd'hui, une famine n'est presque jamais la conséquence d'un manque de nourriture. Cela peut paraître étrange : au cours de quasiment toute l'histoire de l'humanité, des populations sont mortes de faim en raison de mauvaises récoltes ou de guerres qui avaient épuisé les réserves de nourriture. Désormais, les famines sont provoquées par les hommes. Elles ne surviennent pas par accident ou par négligence. Généralement, des responsables politiques décident d'infliger cette sanction à un groupe de personnes qu'ils considèrent devoir supprimer. Provoquer une famine au 21e siècle nécessite une impressionnante organisation. Il s'agit de quelque chose que des gens font à d'autres pour atteindre leurs objectifs politiques. En cela, la famine représente une autre forme d'atrocité de masse, un crime contre l'humanité. Un tel crime contre l'humanité est perpétré aujourd'hui au Yémen.

A child at a shelter for displaced persons in Ibb, Yemen, August 2018

Un enfant dans un camp de personnes déplacées à Ibb, au Yémen, en août 2018 Phtotgraphie de Mariman El-Mofty. Reproduite avec autorisation.

Le Yémen a été durement éprouvé par plus de quatre années de guerre. Comme nous l'apprend Alex de Waal dans son étude approfondie de l'histoire des famines modernes, Mass Starvation : « une volonté d'agir – des décisions politiques – sont nécessaires pour transformer une catastrophe en une famine de masse. » De fait, la famine au Yémen est principalement la conséquence d'un blocus économique et d'autres décisions politiques prises par le gouvernement du Yémen dirigé par le président Hadi, soutenu par les Saoudiens et reconnu par la communauté internationale. Hadi a succédé à Ali Abdullah Saleh, qui fut à la tête du Yémen pendant plus de trente ans avant d'être contraint de quitter le pouvoir à la suite des manifestations de 2011. Hadi a ensuite été évincé par les Houthis, ou groupe Ansar Allah, lors d'un coup d’État en septembre 2014. Au printemps 2015, une coalition d’États arabes, conduite par l'Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis et soutenue par les États-Unis, lança une opération militaire afin de réinstaller Hadi et d'expulser les Houthis de la capitale. Saleh et les Houthis conclurent une alliance de convenance qui a échoué l'année dernière quand les Houthis se sont brouillés avec Saleh et l'ont tué. Aujourd'hui, la coalition est loin d'avoir atteint ses objectifs, tandis que la population civile du Yémen a été jetée dans un abîme.

La population civile du Yémen a été jetée dans un abîme.

Avec les dégâts causés aux infrastructures du pays par les bombardements de la coalition saoudienne, les blocus maritime et aérien maintenus par la coalition saoudienne soutenue par les États-Unis, le transfert de la banque centrale à Aden, la dévaluation de la monnaie yéménite et plus de deux années de salaires impayés pour les fonctionnaires, l'économie du Yémen s'est pratiquement effondrée. En conséquence, la pauvreté de la plupart des yéménites s'est aggravée. Pas moins de quinze millions de personnes – soit plus de la moitié de la population du pays – ne mange pas à sa faim et risque de mourir de faim. On peut trouver de la nourriture sur les marchés du Yémen, mais les prix sont devenus prohibitifs pour une population appauvrie par le conflit et l'inflation. Cette guerre économique contre la population civile, que l'on aurait pu éviter, cause beaucoup plus de victimes que les bombardements et les tirs d'artillerie. L'ONG Save the Children estime qu'au moins 85 000 enfants seraient morts de faim depuis 2015.

En règle générale, les enfants sont plus vulnérables aux ravages de la famine, notamment parce que la malnutrition les expose davantage aux risques d'une maladie mortelle. La triste histoire d'Amal Hussain, une petite fille yéménite de sept ans, est représentative de la situation tragique de millions d'enfants dans cette guerre. Le New York Times publiait un premier reportage sur sa situation à la fin du mois d'octobre 2018. Le récit était accompagné d'une photographie insoutenable du corps frêle d'Amal, émacié par la faim et la diarrhée. Amal décédait quelques jours après cet article. La famille d'Amal vivait comme des réfugiés à l'intérieur de leur propre pays depuis que leur maison avait été détruite trois ans auparavant par une frappe aérienne de la coalition saoudienne. C'est dans les camps pour les personnes déplacées du pays qu'elle a lentement dépéri. Comme elle, des millions d'enfants yéménites souffrent sévèrement de la malnutrition au sein de familles démunies. Quant aux enfants qui ne meurent pas de faim ou de maladie, leur développement est entravé. Leur vie restera à jamais marquée par l'expérience de la guerre et de la famine.

Tout comme la famine a des causes politiques, elle peut avoir des remèdes politiques.

Tout comme la famine a des causes politiques, elle peut avoir des remèdes politiques. Malheureusement, ces terribles famines n'ont pas suscité dans le monde autant d'attention et d'intérêt que d'autres atrocités de masse. Les pays touchés par la famine sont peu couverts par les médias. Quand on en parle, on a l'impression que cela suscite peu de réactions, voire pas du tout, de la part des responsables politiques et de l'opinion publique. Le risque est réel de voir la faim revenir dans plusieurs pays où des gouvernements étrangers se rendent complices de famines généralisées, ou n'ont aucun intérêt à éviter la catastrophe. Après être quasiment parvenu à faire complètement disparaître les famines, le monde semble ne prêter aucune attention à leur retour épouvantable.


Traduit de l'anglais par François Caudwell.

Presenté par Daniel Larison

Daniel Larison est rédacteur en chef au American Conservative. Il écrit aussi sur son blog. Titulaire d'un doctorat en histoire de l'Université de Chicago, il vit à Lancaster, en Pennsylvanie.

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