golden wood

À la table ouverte I

May 8, 2019

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Premier repas

Cozine A. Welch Jr.
Madison Heights, Michigan, USA

two photos on a wooden table, one of a man reading the paper, and the other of a plate of pancakes

« Plus le repas est coloré, mieux c'est pour la santé », veut l'adage. J'ai donc commandé mes crêpes aux myrtilles, avec fraises rouge vif et bananes soleil, le tout garni de crème fouettée. Mon père a fait la même chose, avec fraises et bananes, mais sans crème. De nous deux, c'est moi le plus sensible aux questions de santé, visiblement !

Voilà à peine plus d'une heure que j'ai été libéré. Après avoir servi une peine de vingt ans pour un crime commis à dix-sept ans. Mon père et moi sommes assis l'un en face de l'autre sur les coussins bordeaux au cuir rigide du box d’un Bob Evans. Lorsque nous avions partagé un repas ici, dans les années 90, nous avions des opinions et attitudes plus divergentes. Ces 240 mois de souffrance et de croissance, ont en partie comblé le fossé.

Je partage ici avec lui mon premier repas dehors ; en cette fin de matinée, le soleil fait scintiller nos couverts, et l'ambiance est un étrange mélange de joie et de tristesse. Ma mère est absente de notre réunion. Soixante-huit jours avant ma libération, deux jours après le coup de fil de quinze minutes au cours duquel je lui ai annoncé mon retour chez nous, elle est morte.

Bizarrement, elle ne manque pas à la fête. C'est comme si nous la voyions tous les deux, là, à sa place habituelle, à manger son omelette colorée, avec poivrons verts piqués dans des jaunes d'œufs canari.

En sortant de prison, la chanson « J'aimerai toujours ma maman. C'est ma fille préférée », passait à  la radio sur le poste de mon père. Elle me reste en tête pendant que nous sommes attablés ici ensemble, à rire et pleurnicher, et pendant nos moments de silence, empreints de gratitude. Nos yeux se tournent souvent vers l'espace vide où son fauteuil roulant se serait trouvé ; et nous restons là, souriants, les yeux débordant de larmes.

Cozine A. Welch, Jr. a publié des poèmes. Elle est rédactrice et enseignante à Ann Arbor, Université du Michigan.

Traduit de l'anglais par Dominique Macabie.

Festival de l'Île

Jairo Condega Morales
Ometepe, Nicaragua

two photos on a wooden table, one of a woman cooking and the other of pigs in the street

En décembre dernier, les familles de la paroisse catholique de San José del Sur, village de neuf cents habitants situé sur la petite île volcanique d'Ometepe, ont célébré Noël autrement. Elles ont organisé un festin pour soixante-douze écoliers, dont beaucoup ont régulièrement le ventre vide. Il y avait une piñata, des cadeaux, des jeux, des danses et de généreuses portions de porc – les cochons d'Ometepe errent librement dans l'île et fournissent une viande savoureuse et nourrissante.

Une chanson souvent évoquée en hommage à mon île natale située sur le lac Nicaragua a pour titre « Ometepe, oasis de paix ». Depuis des siècles, Ometepe est à la hauteur de sa réputation. Même pendant les effusions de sang qui ont durement frappé le Nicaragua – d'abord la révolution sandiniste, puis l'insurrection Contra – il n'y a eu aucun combat sur le sol de l'île.

Mais la situation a changé au second semestre 2018. La police et les paramilitaires fidèles au gouvernement s'en sont pris à des personnes qui avaient participé à des manifestations populaires. Il y a eu des coups de feu, des passages à tabac et des arrestations. En conséquence de la répression, l'économie d'Ometepe, qui dépendait fortement de l'écotourisme européen, s'est effondrée: des hôtels, des restaurants et des organismes de guides de montagne ont dû cesser leur activité. Beaucoup de gens, parmi les trente-cinq mille habitants de l'île – petits agriculteurs, le plus souvent, comme mes propres parents – n'ont plus l'argent nécessaire pour se procurer des médicaments et les produits de première nécessité. Chez les enfants, la malnutrition gagne du terrain.

C'est pourquoi, avec d'autres, notre famille a voulu exprimer son amour pour les enfants du village, qui sont les plus vulnérables.

Au terme d'une année difficile, cette fête a été un moment de bonheur partagé – pour les enfants et pour nous.

Jairo Condega Morales est originaire de Ometepe. Il coordonne le programme El Arado des éditions Plough qui diffusent gratuitement des livres et des programmes éducatifs pour les écoles du Nicaragua.

Traduit de l'anglais par Marie-Noëlle von der Recke.

Qu'est-ce qu'un repas chaud ?

Seonghee Kim
Seoul, Corée du Sud

photograph on a wooden table of families eating a Korean meal

Nous nous asseyons autour de la table avec la famille de mon beau-frère et avec sa mère. Nous avons emménagé à Séoul il y a peu de temps, laissant la maison que nous avions construite à la campagne. Le repas n'est pas particulièrement festif ; la table est une planche de zelkova que j'ai coupée dans un tronc d'arbre abandonné.

Nous partageons du riz multigrains, du kimchi, du namul muchim (légumes assaisonnés), du bulgogi (barbecue de boeuf assaisonné) et du doenjang-jjigae (ragoût de pâte de haricots fermentée)– notre menu quotidien typique. Les genoux et les baguettes se heurtent ; notre salon est petit, et beaucoup de personnes sont assises autour de la table. Ma femme s'occupe du bébé pour que sa belle-sœur puisse manger.

Il n'y a pas que les membres de la famille assis autour de cette table. Nous avons souvent des amis, des camarades de classe et des collègues qui viennent chez nous partager notre repas. Pour la génération de nos parents, servir un bon repas aux voyageurs faisait partie de la vie. Aujourd'hui, de telles réunions sont devenues rares. Les revenus ont augmenté de façon spectaculaire en Corée, mais la place dans nos cœurs et dans notre emploi du temps, elle, a beaucoup diminué. Je vois notre société mener son chemin dans la richesse mais aussi dans la solitude. Mais le souvenir de nos parents qui servaient des repas à une telle variété de personnes nous le rappelle : nous connaissons grâce à eux la signification de l'expression « un repas chaud ». Et c'est ce que nous essayons de perpétuer. Un repas n'est pas fait uniquement d'individus. Il devient un corps vivant qui réchauffe les participants, les encourage et leur donne de la force.

Seonghee Kim travaille pour Hansalim, un mouvement coopératif en Corée du Sud qui met en contact les agriculteurs et les consommateurs pour « sauver tous les êtres vivants ».

Traduit de l'anglais par Marie-Noëlle von der Recke.

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