A couple walking on the beach in the evening

Répercussions

En fin de compte, chacun doit trouver la guérison en soi-même, à sa façon et en son temps.

par Johann Christoph Arnold

June 1, 2021

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L’amour qui agit, comparé à l’amour qui rêve, est quelque chose de cruel et d’effrayant. L’amour qui rêve a soif d'exploits immédiats et rapidement accomplis, et de l’attention de tous. On va jusqu’à donner sa vie à condition que cela ne dure pas longtemps, que tout s’achève rapidement, comme sur la scène, sous les regards et les applaudissements. L’amour qui agit, c’est le travail et la maîtrise de soi. (Fedor Dostoïevski)

Pendant des années, chaque fois que j’entendais le nom Rwanda, ma réaction était presqu’immédiate : j’y associais toujours le mot génocide et les images terrifiantes de 1994, quand des villages entiers furent détruits au cours de l’un des pires massacres de masse de l’histoire récente. Aujourd’hui, j’associe au nom Rwanda un tout autre terme : le pardon – qui peut racheter jusqu’aux chapitres les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Ce changement, je le dois à ma rencontre avec Jean-Paul Samputu, en 2008.

Jean-Paul, musicien de renommée internationale au programme de concerts bien chargé, a chanté un peu partout dans le monde, de l’Afrique rurale au Lincoln Center à New York. On l’a comparé à Paul Simon et il a gagné de nombreux prix, dont le prestigieux Kora Award (prix Kora). Mais ce n’est pas sa musique qui a attiré mon attention. C’est son cheminement, de la colère et de la haine au pardon et à la joie.

Imaginez : un million de personnes assassinées en quatre-vingt-dix jours… Amis, frères, sœurs, enfants, parents, époux, épouses – tous se sont entretués. Des parents ont tué leurs enfants et des maris leur femme… Pendant ce temps, j’étais en tournée au Burundi et en Ouganda.

Au Rwanda, j’étais connu, et mon père m’avait conseillé de prendre la fuite. Je suis rentré en juillet 1994, à la fin du génocide. Je savais déjà que mes parents étaient morts. Ils avaient été tués en mai à Butare, notre village natal au sud de la capitale. Trois de mes frères avaient aussi été tués, ainsi que ma sœur de trente-quatre ans. C’était atroce.

Ma famille est tutsi, et c’étaient nos propres voisins qui avaient assassiné notre peuple. Comme ma sœur avait épousé un Hutu, j’avais cru qu’elle était en sécurité. Mais je me trompais. Ils l’avaient tuée elle aussi, très lentement, mettant trois jours à l’achever. Il y a beaucoup de choses dont je n’arrive pas encore à parler aujourd’hui…

De retour au Rwanda, je me suis rendu à la maison de mon père à Butare. Elle était vide. J’ai cherché les voisins. Personne. Il y avait des cadavres partout. Et l’odeur ! J’ai fini par trouver des survivants et appris ainsi qui avait tué mes parents. C’était Vincent, mon meilleur ami d’enfance. Nous avions grandi ensemble et partagé tant de parties de foot. J’étais atterré. Complètement anéanti.

Presque chaque Tutsi survivant avait perdu des membres de sa famille. Mais penser que l’assassin de mes parents était mon meilleur ami m’a fait perdre la tête. J’ai commencé à boire et à me droguer. Je buvais une bouteille entière de Waragi (un gin africain) par jour – et je me demandais pourquoi je n’en mourais pas. Aujourd’hui, je sais.

Pendant les neuf années qui ont suivi, j’ai vécu, hagard et hébété, rongé par la colère, la douleur et l’amertume. Une guerre se livrait en moi et me déchirait. Je ne pouvais plus chanter parce que j’étais toujours ivre. J’étais incapable d’honorer mes contrats et n’étais jamais prêt à temps pour monter sur scène.

Je me suis rendu en Ouganda, où des amis ont tenté de m’aider. Ils m’ont emmené de sorcier guérisseur en sorcier guérisseur, mais rien ne m’aidait. J’étais en colère contre moi-même et contre Dieu. « Où étais-tu, Dieu ? répétais-je sans cesse. Comment as-tu pu laisser de telles choses se produire ? »

C’est à peu près à cette époque que ma femme accoucha d’une petite fille très handicapée, Claudia. Ceci n’a fait qu’empirer ma colère, je rendais Dieu responsable. Ma femme et moi nous accusions l’un l’autre, la venue de cette enfant détruisait notre couple…

En 1998, les Samputu partirent pour le Canada. Ils s’installèrent à Montréal, où vit une communauté importante d’immigrés rwandais. Un autre enfant naquit. En 2000, ils se séparèrent et Jean-Paul revint en Afrique.

Je suis alors retourné en Ouganda – j’étais une star, là-bas. Un grand concert fut organisé, et je me mis à nouveau à gagner de l’argent. Mais comme je buvais et me droguais, je me retrouvais sans cesse en prison. Un temps de liberté, un temps de prison… c’était sans fin. Je connais toutes les prisons, là-bas, pour avoir purgé des peines dans chacune.

Pour finir, l’un de mes frères versa une grosse somme d’argent pour me faire libérer. Je le rejoignis au Kenya, où il vivait. Un jour, Moïse, un évangéliste, ami de la femme de mon frère, vint nous rendre visite. Il me dit qu’il était venu à cause de moi parce que Dieu lui avait dit de me trouver et de prier pour moi.

J’étais sceptique, mais j’écoutai. Puis je le laissai prier sur moi. Franchement, j’aurais fait n’importe quoi, à cette époque, pour aller mieux. Je n’avais pas le choix. Rien jusqu’alors n’avait marché.

Les prières de Moïse eurent sur moi un effet considérable. Il m’aida à surmonter mon problème d’alcool et de drogue en ordonnant aux démons de me quitter. Il priait ainsi : « Au nom de Jésus, sortez de cet homme ! » Chaque fois qu’il prononçait le nom de Jésus, je ressentais quelque chose d’étrange. Il m’arrivait de m’effondrer, parfois même de vomir. C’est difficile à décrire. Tout ce que je peux dire, c’est que la prière de cet homme était d’une incroyable puissance.

Au début, je lui disais : « Tu es le meilleur des sorciers ! » (c’est tout ce que je connaissais). Alors il riait : « Non, je ne suis pas sorcier… » Et quand je le remerciais, il m’assurait qu’il n’avait fait que prier. « Ne me remercie pas, ce n’est pas moi qui te guéris, c’est Jésus. » Bientôt, j’eus soif de Jésus. Je voulais en savoir plus sur lui. Trois mois plus tard, j’avais cessé de boire et de me droguer.

En 2003, je suis retourné en Ouganda. J’étais à présent chrétien, et les journaux en parlèrent – tout comme ils avaient parlé de mes séjours en prison. Il y eut de gros titres : « Samputu change de vie » ; « Samputu croit à la prière ». Je me rendis à Seguku, au célèbre Mont de la prière, où des gens du monde entier se rendent pour être avec Dieu. J’y passai trois mois seul, cherchant le Christ.

À Sseguku, j’ai prié et prié, et j’ai posé à Dieu toutes mes questions. Toujours, je recevais la même réponse. Je l’entendais dans mes rêves, comme une voix avec laquelle je dialoguais. Nuit après nuit, j’entendais le même message : « Il faut que tu pardonnes. »

J’avais l’habitude de me rendre dans une église, sur ce Mont de la prière et là, c’était encore la même chose que j’entendais dans les sermons. Ce message, je ne voulais pas l’entendre, mais je ne pouvais y échapper. Et toujours, j’entendais dans mon sommeil : « Tu ne guériras que quand tu auras pardonné. » Mais j’y résistai pendant encore au moins un an.

J’étais donc chrétien, j’avais cessé de boire et je ne me droguais plus. Pourtant, je ne me sentais pas pleinement libéré ni complètement guéri. J’allais à peu près bien, mais il y avait encore de la rancœur au fond de moi. Et c’était là le problème. Parce qu’il ne suffit pas d’être chrétien, ni même de connaître toute la Bible – ce n’est là que la moitié du programme. L’important, c’est de vivre ce que l’on sait – de vivre la vérité. 

Pour moi, cela signifiait une chose : il fallait que je me repente et que j’aille payer les dettes que j’avais un peu partout. Il fallait que j’aille demander pardon à ceux que j’avais blessés. Il fallait que je pardonne à Vincent. Et il fallait que je pardonne à ma femme.

Ce fut un rude combat. Je ne cessais de répéter : « Non ! » Des mois s’écoulèrent. Puis un jour, j’en eus assez – je devais dire  « Oui ». Je me dis en moi-même : « Je suis prêt, à cet instant même, à pardonner à Vincent. » À ces mots, je me sentis complètement guéri et libéré de mon passé, mon cœur était en paix, simplement parce que j’avais enfin dit « oui » à cette voix intérieure. J’appelai ma femme et je me mis à la recherche de Vincent. Il était en prison, mais je trouvai son épouse, Régina, et lui demandai de dire à Vincent que je lui avais pardonné.

Quand j’ai demandé à Jean-Paul de mettre le doigt sur ce qui l’avait fait pardonner à son vieil ami, il me dit qu’il avait craint de devenir lui-même un meurtrier.

Heureusement que je n’ai pas retrouvé Vincent avant. Je n’ai jamais agressé personne, mais dans ma tête, c’est ce que je planifiais de faire : j’allais le tuer. Et si je ne pouvais le faire moi-même, j’allais demander à quelqu’un de le faire pour moi. Voilà ce à quoi vous mène la haine : vous devenez à votre tour un assassin, même si vous n’avez aucune idée de la façon de vous y prendre pour tuer.

Quand enfin j’ai pardonné à Vincent, il a eu de la peine à me croire. Il dit à sa femme : « Comment donc peut-il faire ça, après ce que j’ai fait ? » Il était convaincu que c’était une ruse, un stratagème politique. Mais sa femme lui dit : « J’ai parlé avec Samputu. Si tu n’acceptes pas son pardon, c’est ton problème. Mais laisse-moi te dire une chose : ce n’est pas lui qui te pardonne. C’est Dieu. C’est la grâce. »

Vincent finit par me croire. Ceci provoqua quelque chose de remarquable : jusqu’alors, sa femme ne voulait pas qu’il remette les pieds à la maison. Elle ne se voyait pas vivant avec un meurtrier sans repentir. Mais à partir du moment où il accepta mon pardon (et voyant bien que ce pardon venait de Dieu), il put se repentir et se pardonner à lui-même. Régina lui pardonna à son tour. « Si Dieu peut te pardonner à travers Samputu, lui dit-elle, alors je devrais arriver à te pardonner, moi aussi. » Puis ce fut au tour de leurs enfants. Aujourd’hui, Vincent est rentré chez lui. La famille est réunie. Quand je me rends là-bas, je prends un repas chez eux. C’est la puissance du pardon à l’œuvre.

La transformation de Jean-Paul permit aussi à sa famille de se retrouver. En 2005, il rejoignait sa femme et ses enfants au Canada.

Depuis, il y a eu bien des miracles dans ma vie. Dieu nous a parlé par l’intermédiaire de la personne qui s’occupe de notre fille et nous a montré qu’elle n’est pas une handicapée mais un ange. « Dieu a créé Claudia, nous a-t-elle dit, et à ses yeux, elle est parfaite telle qu’elle est. Claudia vous met mal à l’aise, vous ne voulez même pas la regarder – mais vous devriez en être fiers. »

Au cours de ma visite suivante à Claudia (elle ne peut habiter avec nous et vit dans une structure spécialisée), je me mis à pleurer. « Pourquoi pleures-tu ? » me demanda mon fils, qui m’accompagnait. Puis nous avons prié avec Claudia. Je pouvais enfin dire : « C’est Dieu qui m’a donné cet enfant. »        

Par l’intermédiaire de la personne qui s’occupe de Claudia, j’en suis venu à voir en notre enfant une bénédiction. Et aujourd’hui, plutôt que de nous accuser l’un l’autre de son handicap, ma femme et moi savons qu’elle est un véritable trésor. Maintenant, je sais pourquoi je ne suis pas mort alors que j’essayais de me détruire par l’alcool et la drogue. Dieu m’a sauvé pour que je sois un père.

Comme le confirme l’histoire de Jean-Paul (ainsi que presque toutes celles relatées dans ce livre), pardonner est quelque chose d’éminemment personnel. En fin de compte, chacun doit trouver la guérison en soi-même, à sa façon et en son temps. À un autre niveau, cependant, le pardon est également bien plus qu’une histoire personnelle. Même si sa force crée des liens entre des individus, ses répercussions peuvent se ressentir à une échelle infiniment plus large. De fait, le pardon, en transformant et en redonnant leur pouvoir à des groupes entiers de personnes, peut être une force pour la société.

D’un point de vue historique, le rôle de Martin Luther King dans le mouvement des droits civiques et celui de Gandhi dans la lutte de l’Inde pour l’indépendance en sont les exemples les plus connus. Mais il y en a bien d’autres. Il y aurait de quoi écrire des livres entiers sur la commission Vérité et Réconciliation qui se tint en Afrique du Sud et sur les auditions qu’elle organisa dans les années 1990. Sous son impulsion, des centaines de personnes – victimes ou acteurs de la politique brutale de l’apartheid – s’exprimèrent publiquement pour faire face au passé, dans l’espoir de le racheter et de reconstruire une société plus stable.

En 1999, puis à nouveau en 2000, mon épouse et moi avons parcouru l’Irlande du Nord, participant à un « Voyage pour la Paix ». Nous y avons rencontré des centaines d’adultes et, plus émouvant encore, des centaines d’enfants, qui se rassemblaient pour guérir les blessures de ce qu’on a appelé la période des « Troubles[1] », et promouvoir le dialogue et la réconciliation entre républicains et unionistes.

Presque dix ans plus tard, quelque chose de similaire est en train de se produire au Rwanda – pas seulement dans des cas isolés mais pour des villages entiers. À Nyamata, par exemple, une ville au sud de Kigali, Mukama, une adolescente tutsi, et Aziri, un agriculteur hutu, se sont retrouvés dans des camps adverses quand éclata le génocide au printemps 1994.

Revenant du puits un jour d’avril, Mukama trouva toute sa famille massacrée à coups de machette. Elle se cacha dans un champ puis put s’enfuir au Burundi. Aziri, l’agriculteur, n’avait pas pris part à ce massacre, mais il avoua plus tard avoir tué ailleurs.

Aujourd’hui, Mukama et Aziri sont à nouveau voisins, fréquentant même une église commune le dimanche. « Nous nous entraidons, confie Aziri à un reporter d’IRIN, un réseau d’information humanitaire rattaché à l’ONU. Quand un membre d’une famille est malade, nous passons les voir. » Et il ajoute, détail plus significatif encore : « Nos enfants sont amis. »

Mukama et Aziri font partie, avec une quarantaine d’autres familles à Nyamata, d’une communauté fondée par Steven Gahigi, un membre du clergé anglican dont les parents et tous les frères et sœurs ont été tués en 1994. À Imidugudo, « le village de la réconciliation », victimes du génocide et bourreaux (qui ont reconnu leur culpabilité) vivent côte à côte.

Steven Gahigi croyait qu’il avait perdu sa capacité à pardonner. « J’ai prié… jusqu’à ce qu’un soir, en voyant une image du Christ sur la croix, je pense à la façon dont il avait pardonné. Et j’ai su que moi aussi, je pouvais pardonner, ainsi que d’autres. » Inspiré par cette révélation, il se mit à prêcher le pardon. Il le fit non seulement à Nyamata, mais également dans les prisons où des meurtriers hutus attendaient leur jugement (plus tard, en 2003, des milliers de détenus allaient être libérés à cause du surpeuplement des prisons).

Il n’a pas été facile d’apprendre à pardonner, disent les habitants de ce village. « Pendant longtemps, j’ai cru que jamais je ne pourrais pardonner », avoue Mukama. Mais partout où les gens sont prêts à regarder honnêtement le passé, les blessures peuvent guérir et des choses étonnantes peuvent se produire. C’est ce qui semble rendre le pardon possible à Imidugudo, où les parents vont jusqu’à parler à leurs enfants du rôle qu’ils ont joué en 1994. « Un génocide a des conséquences très graves à la fois pour ceux qui en ont été les acteurs et ceux qui ont survécu, dit Xavier Namay, qui a avoué avoir participé aux tueries. Mes enfants doivent savoir ce que j’ai fait pour pouvoir reconstruire ce pays sur des bases positives. »

De semblables initiatives ont vu le jour un peu partout dans le monde ces dernières années. D’Israël à l’Indonésie, de Bagdad aux Balkans, des groupes tels que les Christian Peacemaker Teams[2], l’American Friends Service Committee[3] et d’autres organisations non gouvernementales encouragent la réconciliation comme étant le seul moyen de résoudre les conflits ethniques. Dans la plupart des cas, les résultats obtenus sont modestes par rapport à l’ampleur des difficultés. Les succès sont souvent suivis de revers et d’accusations d’idéalisme ou d’optimisme irréaliste. Mais sans idéal, rien ne saurait être accompli. Et pour reprendre les paroles d’un vieil hymne à la liberté des années 1960,

Les mains d’un seul homme ne peuvent abattre une prison,
Les mains de deux hommes ne peuvent abattre une prison,
Mais si deux et deux et cinquante… font un million
Alors ce jour viendra…

C’est cet espoir qui a conduit victimes et bourreaux des purges ethniques dans quelques villages du Kosovo à s’unir pour travailler ensemble la terre des jardins communaux ; et ce même espoir qui est à l’origine du pardon que des survivants chrétiens de persécutions musulmanes en Indonésie en 1998 et 1999 ont accordé à ceux qui avaient brûlé leurs maisons et violé leurs femmes et leurs filles.

Et c’est encore cet espoir qui continue à inspirer d’autres initiatives à travers le monde, comme celle qui a amené des juifs d’Israël, des musulmans arabes, et des chrétiens américains à travailler ensemble dans un théâtre de Pittsburgh, l’été 2008. Utilisant une technique théâtrale qui encourage à raconter spontanément une histoire, les antagonistes potentiels étaient invités à imaginer une situation de vie de quelqu’un de l’autre camp et à chercher des solutions, au lieu de ressasser les mêmes problèmes. Plus tard, les participants rentreraient chez eux avec ce qu’ils avaient appris, qu’ils utiliseraient comme outils en faveur de la paix. Voici ce que dit Roni Ostfield, le directeur de ce projet :

Il y a tant de peur, tant de malentendus, tant de douleur. Et ces souffrances sont bien réelles. Mais notre espoir, c’est que si le cœur d’une personne s’ouvre au dialogue avec l’autre camp, peut-être pourra-t-elle toucher dix personnes et le cercle aller ensuite en s’élargissant.

Et pourquoi pas ? L’anthropologue Margaret Mead nous a mis en garde : « Nous ne devrions jamais douter qu’un groupe de personnes engagées peut changer le monde… De fait, jusqu’ici, il n’y a que cela qui a fait bouger les choses. »

Ce qui a suivi la tuerie perpétrée dans une école amish[4] il y a quelques années éclaire d’une lumière nouvelle les mots si justes de Margaret Mead.

Le 2 octobre 2006, Charles Roberts, un conducteur de camion, livreur de lait en Pennsylvanie, fit irruption dans l’unique salle de classe d’une petite école amish. Armé d’un pistolet automatique et de quatre cents cartouches, il ordonna aux garçons et à une jeune femme enceinte de sortir puis, attachant les jambes des fillettes, il prépara ce qui ressemblait à une exécution programmée.

La plus âgée des fillettes, qui avait treize ans, supplia Roberts de la tuer d’abord et de laisser partir les plus petites. Roberts répondit en ouvrant le feu sur l’ensemble du groupe. Il en tua cinq, et blessa grièvement les autres. Quand des policiers prirent d’assaut le bâtiment, il retourna l’arme contre lui.

Personne ne connaîtra jamais les véritables motifs de Roberts, mais il semble qu’il ait dit aux enfants qu’il avait pris en otage qu’il était en colère contre Dieu parce qu’il lui avait pris sa petite fille, morte tout bébé plusieurs années auparavant.

En l’espace de quelques heures, les médias du monde entier s’étaient emparés de l’histoire. Le soir même, des équipes de télévision encombraient les rues du petit village de Nickel Mines. Elles y restèrent presqu’une semaine, jusqu’à ce que les victimes et le meurtrier soient inhumés.

Mais l’histoire du massacre fut rapidement éclipsée par sa suite étonnante : l’attitude de pardon des familles amish qui avaient perdu leurs enfants. Le sang était à peine sec sur le sol de la classe que les membres de la communauté amish contactèrent les parents et la veuve du meurtrier pour prendre de leurs nouvelles et leur offrir leur compassion. Les gestes suivirent les paroles et un fonds d’aide à la veuve et à ses enfants fut créé. Plus surprenant encore, les familles amish endeuillées constituaient à peu près la moitié de l’assistance lors de l’enterrement de l’assassin. À nouveau, elles tendirent à cette occasion la main à Marie, l’épouse de Roberts, et à leurs trois enfants.

Aux observateurs, les Amish paraissent généralement admirables. Mais dans ce cas, nombre de personnes eurent peine à croire qu’ils aient pu répondre de la sorte à cette tragédie. Comment le pardon pouvait-il être accordé si vite, avec une telle ouverture du cœur, pour un crime aussi odieux ? Un présentateur de télévision fit le commentaire suivant : « Toutes les religions enseignent le pardon. Mais personne ne le pratique comme les Amish essaient de le faire. Qu’est-ce qui explique cette différence ? »           

Je ne pense pas qu’il fut facile aux Amish de pardonner. J’en connais beaucoup, et j’ai des amis qui connaissent certaines des familles touchées par le drame. Ils ne sont pas plus « saints » que les autres. De fait, pour eux comme pour tant d’autres, pardonner ne fut pas une décision prise une fois pour toutes. Ce fut un combat, parfois quotidien. L’une des petites victimes passa plusieurs mois dans le coma ; d’autres, dont le cerveau fut touché, sont handicapées à vie et auront toujours besoin de soins particuliers. Certains des parents affectés vivent encore dans une peur telle qu’ils scolarisent maintenant leurs enfants à la maison. Toutes les personnes impliquées auront à gérer les effets de cette journée d’horreur pour le restant de leurs jours.

Mais les Amish pensent que la colère et l’hostilité sont des sentiments destructeurs. Ils voient là une énergie gaspillée qui pourrait les entraver et finir par les tuer, tout comme leurs filles ont été entravées et tuées par la colère d’un tiers. Pour ces fidèles disciples du Christ, la seule réponse est celle qu’il a prononcée sur la croix : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »

L’attitude de Jésus n’est pas populaire aujourd’hui, même dans certains milieux religieux. Et les rares fois où cet esprit de pardon est encouragé publiquement, la réaction est bien souvent sceptique, voire franchement cynique. C’est ce qui se produisit en 2005, quand l’Église orthodoxe de Serbie surprit les observateurs à travers l’Europe en demandant pardon pour le soutien qu’elle avait apporté au régime de Milosevic. « Nous proposons sincèrement à nos concitoyens albanais la réconciliation et le pardon mutuel », furent les premiers mots prononcés lors d’une déclaration publique.

Les critiques dénigrèrent cette démarche de pardon, parlant de « geste politique », mais d’autres saisirent cette occasion de dialogue. Ceux-ci firent remarquer que, quels que soient les effets de cette démarche, c’était en tout cas la première fois que l’on tentait de regarder honnêtement les haines qui avaient mené à cet enchaînement d’atrocités à travers la région pendant une grande partie de la décennie précédente.

De même, les sceptiques doutèrent de la sincérité du Premier ministre australien Kevin Rudd quand, au début de l’année 2008, il demanda pardon publiquement aux peuples aborigènes pour les politiques gouvernementales successives de ségrégation et de restriction à leur égard, et pour les sévices qu’ils avaient de facto subis. D’autres, cependant, se réjouirent des paroles du Premier ministre. L’un de ceux-ci était le père Michael Lapsley, en Afrique du Sud :

Certes, des excuses n’effacent pas la réalité des torts ni les souffrances qu’ont connues et que connaissent encore des générations d’aborigènes australiens. Néanmoins, il ne fait aucun doute que cette reconnaissance publique peut être un baume sur les plaies et un tournant décisif sur le chemin de guérison et d’une justice restauratrice…

Au fil des ans, j’ai entendu un grand nombre d’entre vous parler de votre propre sentiment de culpabilité et de honte concernant l’histoire de votre pays. Aujourd’hui, je suis sûr que beaucoup pleurent des larmes de joie parce que le jour est enfin venu de regarder dignement et avec courage les horreurs commises et de s’engager sur un chemin nouveau.

Le père Lapsley ne parlait pas en simple observateur. Persécuté par le gouvernement sud-africain pour son opposition active à l’apartheid, ce prêtre militant, connu au niveau international pour sa défense d’une justice restauratrice, avait été banni du pays, puis il avait perdu les deux mains et un œil à la suite de l’explosion d’un paquet piégé. Depuis, il s’occupe des victimes de tortures, ayant fondé le Cape Town’s Institute of Healing Memories (Institut de Cape Town pour la guérison des souvenirs), où il a accompagné des centaines de survivants. Il prit conscience de ce que toute excuse – même la plus timide – est très importante dans la mesure où elle représente souvent le premier pas crucial sans lequel aucun dialogue, et a fortiori aucune démarche de pardon, ne peuvent être engagés.

Le travail du père Lapsley à Cape Town est d’une valeur immense, et ses fruits s’étendent bien au-delà de son environnement immédiat. Il nous indique ce que peut être un véritable chemin de réconciliation, non seulement pour des traumatismes personnels mais pour des peuples entiers, avec leur passé de haine et de guerre qui se transmet à travers les siècles.

Sans entrer dans les détails, son travail consiste à écouter les personnes marquées par la violence, à les aider à gérer leurs émotions, telles que la colère, la haine et la culpabilité, à les orienter vers la réconciliation, et à leur enseigner le pardon. Il cherche toujours à respecter les différences ethniques et religieuses de par le monde, et reconnaît que tout homme est un être humain avec une valeur intrinsèque. Enfin, il souligne qu’il n’y a pas de progrès possible tant qu’il n’y a pas la volonté de la part des parties adverses de partager la responsabilité de ce qui s’est passé, et de reconnaître que tout être humain est capable d’être une victime aussi bien qu’un bourreau.

Se regarder ainsi en face, voir en soi-même que l’on peut devenir son propre ennemi, et le pire, est un exercice difficile. Mais il est aussi libérateur. Parce que, comme chaque chapitre de ce livre l’a amplement illustré, il n’y a pas de victoire sans lutte, pas de rachat sans remords, et pas de guérison sans douleur. Tout comme il n’y a pas de printemps sans hiver. Comme le dit l’Évangile, si le grain tombé en terre ne meurt, il ne peut porter de fruit.

Dans un monde commandé par l’excitation, la vitesse et l’anxiété, la longue et difficile reconstruction d’un village déchiré par un génocide fait rarement la une des journaux. Je sais de par mes propres interventions sur le pardon dans les écoles qu’un groupe de lycéens rassemblés dans une démarche de paix n’attirera jamais les reporters, tandis qu’une fusillade dans un collège lui apportera immédiatement la célébrité. Mais le succès se mesure-t-il à la façon dont les médias couvrent un événement, ou à la publicité qu’il reçoit ?

Dorothy Day, une connaissance de longue date qui a travaillé longtemps parmi les pauvres de la ville de New York, affirme que ce ne sont ni les autres ni les institutions qui représentent les plus grands obstacles au désir de changer le monde, mais bien plutôt nos propres sentiments de découragement ou d’inutilité. Elle écrit dans un article de journal :

Il est possible de changer le monde dans une certaine mesure. Nous pouvons jeter notre petit caillou dans la mare et croire avec confiance que les cercles qu’il crée iront en grandissant jusqu’aux confins de la terre.          

Je reste convaincu qu’il y a plus d’histoires d’amour et de pardon dans le monde qu’il n’y en a de haine et de vengeance. Combien de temps attendrez-vous pour raconter la vôtre ? Quand allez-vous jeter votre petit caillou dans la mare et laisser ses ondes se répercuter ?


[1] Période d’opposition violente des catholiques irlandais à l’occupant britanique en Irlande du Nord, de 1969 à 1998.

[2] Équipes chrétiennes artisans de paix.

[3] Organisation de service non violent fondée par des Quakers.

[4] Les Amish sont une communauté chrétienne anabaptiste présente en Amérique du Nord, vivant de façon simple et à l’écart de la société moderne.

A couple walking on the beach in the evening
Presenté par Johann Christoph Arnold Johann Christoph Arnold

Conférencier et auteur réputé sur les thèmes du mariage, de la parentalité, de l’éducation, de la résolution de conflits, et des questions liées à la fin de la vie, Arnold a été pasteur au sein des communautés Bruderhof, un mouvement de communautés chrétiennes.

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