Le pardon est une porte ouverte vers la paix et le bonheur – une porte petite, étroite, que l’on ne peut passer sans se baisser. Une porte difficile à trouver, qui plus est. Mais il est possible d’y arriver, même si l’on doit la chercher très longtemps. C’est en tout cas ce qu’ont découvert les hommes et les femmes dont il est question dans ce livre. À la lecture de leur histoire, peut-être toi aussi seras-tu conduit jusqu’à la porte du pardon. Mais souviens-toi qu’une fois devant cette porte, toi seul peux l’ouvrir.

Que signifie exactement « pardonner » ? Le pardon n’a de toute évidence que peu de rapport avec la justice humaine, qui réclame un œil pour un œil, ni avec l’excuse, qui balaie le problème. La vie n’est jamais juste et foisonne de faits pour lesquels il n’y a pas d’excuse possible.

Lorsque nous pardonnons à quelqu’un une erreur ou une blessure intentionnelle, nous la reconnaissons comme telle mais au lieu de frapper en retour, nous tentons de voir au-delà de l’offense afin de rétablir notre relation avec la personne qui en est responsable. Le pardon ne dissipe pas nécessairement notre souffrance – que l’autre peut ne pas reconnaître ou accepter – et cependant, il empêche celui qui l’offre d’être happé par la spirale descendante du ressentiment. Il le protège aussi de la tentation de décharger sa colère ou sa souffrance sur une tierce personne.

Quand nous avons été blessés, il est naturel et aucunement répréhensible de vouloir retourner à la source de cette blessure. Mais si nous le faisons pour comptabiliser la culpabilité de l’autre, notre souffrance se transformera rapidement en ressentiment. Que la cause de notre blessure soit réelle ou imaginaire, le résultat est le même. Et une fois installé en nous, le ressentiment va d’abord lentement nous ronger pour finir par corroder tout ce qui nous entoure.

Nous connaissons tous des personnes amères. Se complaisant dans l’apitoiement sur elles-mêmes et le ressentiment, elles ont une capacité étonnante à se souvenir des détails les plus infimes. Elles gardent soigneusement en mémoire la moindre offense et sont toujours prêtes à montrer aux autres à quel point elles ont été blessées. Elles peuvent paraître calmes et posées, mais intérieurement, leurs émotions enfouies sont prêtes à éclater.

Les personnes aigries sont constamment en train de justifier leur rancune : elles ont le sentiment d’avoir été blessées trop profondément, trop souvent, et elles pensent que ceci les dispense du besoin de pardonner. Pourtant, ce sont elles d’abord qui ont besoin de pardonner. Leur cœur est parfois si plein de rancœur qu’il a perdu sa capacité d’aimer.

Il y a presque vingt ans, un collègue nous a demandé, à mon père et à moi, de rendre visite à une femme qui disait ne plus pouvoir aimer. Le mari de Jane gisait mourant, elle avait un immense désir de le réconforter, mais quelque chose en elle l’en empêchait. Aux dires de tous, Jane était irréprochable : elle était ordonnée, méticuleuse, capable, honnête et elle travaillait dur. Pourtant, en parlant avec elle, il nous apparut clairement qu’elle n’éprouvait pas plus d’émotion qu’une pierre. Elle était réellement incapable d’aimer.

Après des mois d’accompagnement, la source de la froideur de Jane devint évidente : elle était incapable de pardonner. Elle ne pouvait mettre le doigt sur une unique et profonde blessure, mais elle était émotionnellement prisonnière – de fait, elle était presque paralysée par le poids de milliers de petites rancunes accumulées.

Jane fut heureusement capable de surmonter ses rancœurs et retrouva la joie de vivre, ce qui ne fut pas le cas de Brenda, une autre personne aigrie que j’ai tenté d’aider. Brenda avait subi des sévices sexuels de la part de son oncle pendant des années. Son alcoolisme, entretenu par son bourreau par des cadeaux quotidiens de vodka, l’avait réduite au silence, et bien qu’elle eût fini par échapper physiquement à son oncle, elle était toujours sous son emprise.

Quand j’ai rencontré Brenda pour la première fois, on lui avait proposé un suivi psychiatrique intensif. Elle avait également un bon emploi et un large réseau d’amis qui tentaient par tous les moyens de la remettre sur pied. Malgré tout cela, elle ne paraissait pas faire de progrès. Elle avait de brusques changements d’humeur, pouvant passer en un instant du rire surexcité aux sanglots incontrôlables. Elle s’empiffrait de nourriture un jour puis jeûnait et se purgeait le lendemain. Et elle buvait – bouteille sur bouteille.

Il va sans dire que Brenda était la victime innocente d’un homme effroyablement dépravé, mais plus je la voyais, plus il m’apparaissait qu’elle entretenait sa propre misère. En refusant de renoncer à la haine qu’elle éprouvait pour son oncle, elle restait sous son influence.

Brenda est l’une des personnes qu’il me fut le plus difficile d’aider. J’ai essayé sans relâche de lui montrer que tant qu’elle ne pardonnerait pas à son oncle – ou qu’au moins elle ne verrait pas au-delà de ce qu’il lui avait fait subir –, elle resterait sa victime. Mes efforts furent vains. Sa colère et sa confusion allant en s’aggravant, elle s’enfonça toujours plus dans un abîme de désespoir. Pour finir, elle tenta de se pendre et dut être hospitalisée.

Les blessures que provoquent les violences sexuelles mettent des années à guérir ; et bien souvent, elles laissent des cicatrices. Mais elles ne condamnent pas à une vie de tourment ni au suicide. Parmi tous les cas semblables à celui de Brenda, je connais des victimes qui ont retrouvé leur liberté et ont pu, par le pardon, renaître à la vie.

Pardonner n’est ni oublier ni fermer les yeux sur un tort subi. Le pardon ne dépend pas non plus d’une rencontre face à face avec l’auteur du tort – ceci peut même être déconseillé, tout au moins dans le cas d’abus sexuels. Il implique cependant le choix délibéré de cesser de haïr, parce que haïr ne peut jamais aider.

L’amertume est plus qu’une vision négative de la vie. Elle est une puissance destructrice et autodestructrice. Telle une moisissure dangereuse, elle prolifère dans les replis les plus sombres du cœur humain et se nourrit de toute pensée malveillante ou haineuse qui germe en lui. Et comme un ulcère qu’aggrave l’inquiétude ou une maladie cardiaque qui empire sous l’effet du stress, l’amertume peut être débilitante – aussi bien physiquement qu’émotionnellement.

Anne Coleman, une femme du Delaware que j’ai rencontrée lors d’une conférence il a quelques années, en a fait elle-même l’expérience. Voici son récit : 

Un jour, en 1985, j’ai reçu un appel de ma nièce qui réside à Los Angeles. « Anne, on a tiré sur Frances. Elle est morte », m’a-t-elle dit.

Je ne me souviens pas d’avoir hurlé, mais je sais que je l’ai fait. J’ai immédiatement pris mes dispositions pour me rendre en Californie. Dans l’avion, j’avais l’impression très réelle que je serais capable de tuer. Si j’avais été armée et en présence du meurtrier, c’est certainement ce que j’aurais fait.

À ma descente d’avion, j’ai commencé à m’inquiéter pour mon fils Daniel, qui devait arriver de Hawaï. Comment allais-je l’accueillir ? Sergent dans l’armée, il avait été entraîné à tuer.

Quand nous sommes arrivés au poste de police le lendemain matin, on nous a simplement dit que ma fille était morte et que tout le reste n’était pas notre affaire. Durant tout notre séjour à Los Angeles, aucune autre information ne devait malheureusement nous être communiquée. Le coordinateur responsable des crimes violents m’a fait savoir que s’ils ne procédaient à aucune arrestation dans les quatre jours, je pouvais abandonner tout espoir d’une arrestation ultérieure : « Nous avons simplement trop d’homicides dans ce secteur. Nous ne passons que quatre jours sur chaque cas. »

Mon fils Daniel était hors de lui. Quand il a découvert que la police ne se souciait vraiment pas de retrouver le meurtrier de sa sœur, il a dit qu’il allait se procurer un uzi[1]  et tirer à l’aveuglette sur ceux qui se trouveraient sur son chemin.

On ne nous avait pas préparés à ce que nous trouverions lorsque nous récupérerions la voiture de Frances à la fourrière. Ma fille avait saigné à mort. Les balles lui avaient transpercé l’aorte, le cœur et les deux poumons. Elle s’était étouffée dans son propre sang. Elle était morte de bonne heure un dimanche matin, et c’est le mardi suivant que nous avons récupéré la voiture. L’odeur était pestilentielle ; et le souvenir de cette odeur n’a jamais quitté Daniel. Il souhaitait la pire des vengeances. Il voulait vraiment que quelqu’un fasse quelque chose pour sa sœur – que d’une manière ou d’une autre, justice soit rendue.

Au cours des deux années et demie qui ont suivi, j’ai assisté à la lente descente aux enfers de Daniel. Puis un jour, debout à côté de la tombe de sa sœur, j’ai suivi des yeux son cercueil que l’on descendait en terre. Il s’était enfin vengé – mais contre lui-même. Et j’ai vu ce que la haine peut faire à un homme ; je l’ai vue lui revendiquer tout, jusqu’à son esprit et son corps.



[1] Pistolet mitrailleur