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    Nicolas Poussin - Landscape with Saint John on Patmos

    Thyatire – l'église des contrastes

    par Gustave Tophel (1839-1917)

    mardi, le 25 octobre 2016
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    Ecris à l'ange de l'Eglise de Thyatire: ‘Voici ce que dit le Fils de Dieu, celui qui a les yeux comme une flamme de feu et dont les pieds sont semblables à du bronze ardent: Je connais tes œuvres, ton amour, ta foi, ton service et ta persévérance. Je sais que tes dernières œuvres sont plus nombreuses que les premières. Mais ce que j'ai contre toi, c'est que tu laisses faire Jézabel, cette femme qui se prétend prophétesse. Elle enseigne et égare mes serviteurs pour qu'ils se livrent à l’immoralité sexuelle et mangent des viandes sacrifiées aux idoles. Je lui ai donné du temps pour changer d’attitude, mais elle ne veut pas se détourner de son immoralité. Voici, je vais la jeter sur un lit et envoyer un grand tourment à ceux qui commettent l’adultère avec elle, s'ils ne se repentent pas de leurs œuvres. Je frapperai de mort ses enfants, et toutes les Eglises reconnaîtront que je suis celui qui examine les reins et les cœurs, et je traiterai chacun de vous conformément à ses œuvres. Quant à vous, les autres croyants de Thyatire, qui n'acceptez pas cet enseignement et qui n'avez pas connu les profondeurs de Satan – comme ils les appellent – je vous dis: Je ne mettrai pas sur vous d'autre fardeau. Seulement, ce que vous avez, tenez-le fermement jusqu'à ce que je vienne. Au vainqueur, à celui qui accomplit mes œuvres jusqu'à la fin, je donnerai autorité sur les nations. Il les dirigera avec un sceptre de fer, comme on brise les vases d'argile, ainsi que moi-même j'en ai reçu le pouvoir de mon Père, et je lui donnerai l'étoile du matin. Que celui qui a des oreilles écoute ce que l'Esprit dit aux Eglises.’ (Apocalypse 2.18-29)

    Il est bien difficile de se représenter ce que devait être cette congrégation de Thyatire. Que de lumières et que de ténèbres dans son sein ! Que de bienfaisants exemples, à côté d'affreux scandales! Comment concilier de tels éloges, et pour des vertus si rares, avec de tels blâmes, et pour de si énormes crimes? – je n'ignore pas qu'on peut affaiblir la première impression produite par ces éloges: on fera observer, d'abord, que le mot « quelque peu, » qui les restreint si faiblement, n'est pas authentique. On dira que le Seigneur relève d'autant plus le bien existant dans cette église qu'il a beaucoup de mal à y signaler. Enfin on remarquera que ces éloges n'ont pu s'adresser qu'à une minorité de ses membres. Mais l'éloge n'en subsistera pas moins, net, détaillé, enviable, et non moins difficile à concilier avec les reproches qui le suivent de si près. « Celui qui se promène entre les sept chandeliers » a des yeux auxquels rien n'échappe, et comme il est fidèle à reconnaître tout le bien caché dans les âmes ou dans les églises, il ne l'est pas moins à mettre à nu le mal dont elles sont atteintes.

    I

    Or il y a dans l'église de Thyatire une femme, appuyée d'un puissant parti, ou, simplement, un parti personnifié dans un nom tristement célèbre, et qui, par ses doctrines corruptrices, est pour cette congrégation tout entière ce que Jézabel fut jadis pour le royaume d'Israël.

    Ce qu'elle fut, il importe de le rappeler. En Jézabel, le paganisme, introduit par Jéroboam et maintenu par ses successeurs conjointement avec les restes du culte de Jéhovah, épousa, on peut le dire, non-seulement le faible Achab, mais aussi le peuple d'Achab, et se confondit, dès lors, tellement avec son histoire qu'il ne put plus en être détaché. L'un et l'autre et l'un par l'autre durent périr ensemble.

    Jézabel, c'est donc la victoire définitive du principe païen dans le peuple de Dieu. À Thyatire c'est, plus spécialement, celle du nicolaïsme. Remarquez, en effet, que les mêmes termes, « fornication » et « manducation de viandes offertes aux idoles, » caractérisent le mal à Pergame et l'enseignement de Jézabel à Thyatire. C'est donc, encore, le nicolaïsme d'Éphèse et de Pergame que nous retrouvons à Thyatire, mais avec cette différence essentielle que, combattu à Éphèse et toléré à Pergame, à Thyatire il doit être subi. À Éphèse il s'est insinué; à Pergame, installé; à Thyatire, il triomphe! C'est un intrus, un heimatlos à Éphèse; à Pergame, sa position se régularise; à Thyatire elle achève de prévaloir. En un mot, dans la première de ces trois églises c'était une innovation timide; dans la seconde, un système; dans la troisième, c'est une tyrannie! D'Éphèse à Pergame, et de Pergame à Thyatire quel effrayant progrès! Quel crescendo dans la marche du mal!

    Il est même tel que cette puissance, si étrangère soit-elle à l'église par son origine et sa nature intime, s'y est indissolublement attachée, comme le lierre au chêne, comme le chancre à l'arbre dont il se repaît, si bien que, d'après une variante admise par Tischendorf, le Seigneur ne dirait pas à l'ange, c'est-à-dire au presbytère de la congrégation, « la femme Jézabel, » mais « ta femme Jézabel! » – « Tu souffres que ta femme Jézabel, qui se dit prophétesse, enseigne et séduise mes serviteurs. »

    Le mal est donc sans remède : pas d'espoir de conversion chez Jézabel, ni de délivrance actuelle pour l'église envahie. Hier on pouvait expulser Jézabel; aujourd'hui cela n'est plus possible, et le Seigneur ne songe pas un instant à réclamer contre elle les mesures impuissantes d'une tardive discipline; il se borne à exiger des vrais chrétiens de Thyatire qu'ils conservent, jusqu'à ce que lui-même arrive, ce qu'ils ont de foi et de fidélité.

    II

    Telle est cette église étrange, unique, et qu'on peut bien appeler l'église des contrastes! A-t-elle son correspondant dans l'histoire? De toutes les églises et de toutes les périodes de l'Église, y en a-t-il une qui réponde à ce titre? une église qu'on puisse appeler aussi l'église des contrastes? une église où les ténèbres soient aussi profondes que la lumière y est vive? Une église dont on puisse faire, selon qu'on considère l'une ou l'autre de ses deux faces, un éloge enthousiaste ou une impitoyable critique? une église dans le sein de laquelle, à côté d'une phalange d'hommes admirables par leur amour, leur foi, leur patience et leur dévouement, et d'autres chez lesquels aux mêmes vertus se sont mêlés les effets délétères d'une influence extérieure, on voie grandir, prévaloir et triompher audacieusement une puissance ambitieuse, dominatrice, astucieuse, également prête à employer, pour réussir, la violence et la séduction, la force brutale et la ruse; une puissance d'idolâtrie et de démoralisation telle que le nom Jézabel pourrait seul la désigner? une église, enfin, qui, frappée à diverses reprises et de coups terribles, se perpétue, quoique affaiblie, sans jamais disparaître ni se régénérer ? (…)

    Nous avons assisté, dans notre étude de Pergame, à l'irruption du paganisme dans l'Église du quatrième siècle. jusqu'alors la puissance de la vie l'avait tenu en échec comme à Éphèse; dès ce moment il s'installe dans l'Église comme à Pergame. Mais ce premier succès ne suffit pas à celui dont il émane! Il faut que le principe païen l'emporte et règne ainsi qu'à Thyatire. Et, comme le seul moyen de lui arracher un jour, par d'énergiques réactions, un très grand nombre de ses victimes, c'est la libre manifestation de ses conséquences dernières dans son triomphe même, Dieu permet ce triomphe en laissant naître et se former, grâce à un travail d'unification graduelle, une institution particulière (…), celle de l’église institutionnelle.footnote

    Le sacerdoce universel des chrétiens est si étroitement lié à leur vie spirituelle, que, dès le IIe siècle, chaque affaiblissement de celui-ci en avait bien vite entraîné un de celui-là, au profit des anciens ou évêques établis dans chaque église. De là la prépondérance insensible de l'un d'eux sur ses collègues : d'abord il devient primus inter pares, premier entre des égaux; puis primus, puis le voilà seul à paître la congrégation. L'évêque d'une église de ville efface et, plus tard, élimine à son profit les évêques d'églises rurales. À leur tour, ceux des villes métropolitaines, leurs frères des villes secondaires. Et voilà l'épiscopat formé; l'Église est gouvernée par une oligarchie!

    Restait à la transformer en monarchie absolue par la subordination graduelle des évêques métropolitains à l'un d'entre eux devenu l'évêque des évêques… De bonne heure, aussi, cette seconde lutte s'engage, et se concentre finalement tout entière entre l'Occident et l'Orient. – Qui l'emportera? Sans être occupé à cette époque par aucun homme éminent, le siège de Rome avait, pour vaincre … l'héritage du prestige immense et de l'esprit organisateur, centralisateur et absorbant du peuple romain. Très vite, de divers côtés, on eut recours à la médiation de son évêque. Très vite celui-ci s'interposa, et, au besoin, s'imposa. Quand les empereurs partirent pour Byzance, de second qu'il était en Italie, il y devint le premier personnage. L'affaiblissement de l'église orientale par la corruption impériale, par les luttes acharnées et les triomphes alternatifs de l'orthodoxie et de l'arianisme, plus tard, enfin, par les conquêtes de Mahomet, fortifièrent d'autant son pouvoir.

    Rome bénéficiait déjà de toutes les pertes d'autrui, et s'agrandissait de toutes les ruines ! L'invasion des barbares ajoute à son audace en empêchant les conciles, et à son prestige le jour où un Alaric s'incline devant son évêque. Au VIe siècle, le zèle missionnaire d'un Grégoire le Grand étend, du même coup, le royaume de Dieu et sa suprématie; enfin, au VIIIe, la constitution du pouvoir temporel par Pépin le Bref, et le couronnement de Charlemagne par Léon III, achèvent l'œuvre des siècles antérieurs.

    L’église institutionnelle est fondée, l'Église, unifiée; le principe païen a atteint son but : les complaisances ou les lâchetés des uns, l'intérêt, les rivalités et les discordes des autres, la lassitude et la dégénérescence de tous l'y ont laissée monter! Pour s'y maintenir, l’église institutionnelle saura, maintenant, tout employer : vertus et vices; bienfaits et forfaits; droits réels et droits usurpés; voies directes et voies détournées; impostures, intimidations et flatteries; témérités et bassesses; collation de bénéfices et dépouillement des évêques; exploitation des rivalités entre nations et des convoitises des princes; interventions dans la vie des peuples et dans la conduite privée des rois; répression d'abus et perpétration d'horribles crimes ; excommunications et dispenses; interdits et indulgences, tout, absolument tout lui sera bon; et, comme elle exploitera tous les événements, elle saura aussi enfanter, à l'heure opportune, des institutions ou des hommes aveuglement dévoués à sa cause; un jour elle provoquera les croisades dont elle sera seule à profiter; un autre jour la naissance de certains ordres puissants, celui des franciscains, par exemple, ou celui de saint Dominique avec son abominable tribunal; plus tard celui de Loyola.

    Alors malheur à ses ennemis! Sanguinaire, comme Jézabel, jamais elle ne se lassera de leur martyre, et, pour exécuter ses sentences, elle aussi aura son complaisant Achab dans le bras séculier de l'État.

    Enfin, car j'ai hâte d'en finir avec elle, comme la païenne et impudique Jézabel, l’église institutionnelle ne réussira que trop à corrompre les peuples et à séduire les serviteurs de Christ. Qu'est-ce que … l'absolution, les indulgences, les compositions pécuniaires, et le trésor des œuvres surérogatoires, sinon une atteinte mortelle à la conscience et un piège tendu à la moralité?

    Après cela, faut-il s'étonner que, dès le IXe siècle, une recrudescence effroyable de vices ait, en effet, marqué l'avènement définitif de l’église institutionnelle? Dans une Théodora et une Marozzia, mère et fille de pape, n'est-ce pas, réellement Jézabel qui revécut à Rome, et ne peut-on pas se demander même … si cette nouvelle Jézabel n'aurait pas pu en remontrer beaucoup à la première? (…)

    Mais j'ai hâte de vous montrer que si l'église a eu sa Jézabel comme Thyatire, comme Thyatire aussi elle a compté, parmi ses membres, un grand nombre de chrétiens fidèles, à qui nous aurions souvent beaucoup à envier. Je les classe en trois catégories empruntées à l'histoire même d'Achab: celle des Abdias, celle des Élies et des Élisées, enfin celle des « sept mille » que Dieu seul connaît!

    Bien que serviteur d'Achab et de Jézabel, à titre d'intendant, Abdias craignait Dieu et protégeait ses prophètes : combien l'église romaine n'a-t-elle pas compté de ces Abdias qui, dévoués à l’église dont ils subissaient du plus au moins la funeste influence, n'en ont pas moins été des enfants de Dieu, nos frères et souvent nos supérieurs?

    Je ne parle pas seulement de tous ces grands missionnaires qui, du Ve au VIIe siècle, recommencèrent à porter l'Evangile aux païens, les saint Séverin, apôtre des peuples du Danube, les Colomban, les Gall qui le furent des Helvètes, les Emmeram, Wigbert, et Wulfram, missionnaires en Allemagne, les Kilian, Livin, Willebrord, Ansgar et d'autres, ni d'un Bède le vénérable et de tant de moines appartenant aux pieux couvents de l'Irlande et de l'Ecosse. Je pense à d'autres chez qui le serviteur de Christ l'emporte moins évidemment sur celui de l’église institutionnelle : à un Winfried ou saint Boniface; à un Pierre l'Ermite, au temps des croisades; plus tard à un Bernard de Clairvaux; à un saint Louis; à une Elisabeth de Hongrie; au frère Berthold, grand prédicateur du XIIIe siècle; même à un François d'Assise; peut-être à un saint Dominique, tout fondateur qu'il ait été de l'ordre de l'inquisition; à un Gerson, à un Clémengis, voire même à des papes, tels que Grégoire le Grand, et à cent autres pareils dont la vie présente un singulier mélange de lumière et de ténèbres, de vertus admirables qui sont à eux, et de graves erreurs, quelquefois d'aberrations qui leur viennent de Rome : hommes de contrastes, comme Thyatire, et comme leur propre église qui les fascinait et les séduisait; pour la plupart, beaucoup plus victimes que responsables du système, et chez qui le Seigneur, juste juge, le Seigneur « qui sonde les cœurs, » saura séparer tout l'or précieux, qui vient de lui, des scories et des gangues impures que l’église institutionnelle y a mêlées!

    Mais, après les Abdias, voici venir les Élies et les Élisées, les Michées et tous les fils des prophètes ! Voici venir tous ceux qui, du IXe au XVIe siècle, protestants avant le protestantisme, s'élevèrent contre les doctrines et la conduite de Jézabel.

    Voici d'abord, au IXe siècle, et, peut-être, le premier de tous, Claude de Turin, aussi savant que pieux, commentateur de presque toute la Bible, prédicateur du salut par grâce, et qui, avec un zèle apostolique, combattit le culte des images et des saints, la suprématie papale et le semi-pélagianisme de Rome; c'est lui qui disait: « Dieu nous commande de porter la croix et non de l'adorer. »

    Voici, au XIIe siècle, Pierre de Bruys, élève d'Abélard, missionnaire populaire, fougueux et austère, un vrai Jean-Baptiste, un peu trop iconoclaste, et qui remua longtemps tout le midi de la France par ses attaques contre la messe, les images et tout ce que l'église romaine met entre l'âme et Jésus-Christ. Vingt ans poursuivi sans succès, il fut brûlé en 1124.

    Non moins ferme, quoique plus modéré, Henri de Lausanne continua immédiatement son œuvre; son éloquence entraînante lui gagna de nombreux adhérents en Suisse et en France, dans le peuple et dans le clergé. Il finit sa vie en prison.

    Mais, quelque trente ans plus tard, le flambeau de la vérité, tombé de ses mains mourantes, était relevé par un chrétien modeste, un humble marchand de Lyon, qui, converti par la mort subite d'un ami, ne se douta pas, le jour où il vendit ses biens pour faire traduire la Bible et la prêcher aux foules, qu'un peuple tout entier naîtrait de sa résolution sainte, un peuple de martyrs dans les Alpes du Piémont et un peuple d'évangélistes ou de colporteurs en Europe, qui, de village en village et de château en château, propageraient en France, en Italie et jusque dans la Sicile, en Angleterre, en Allemagne et en Bohême la vérité pure soustraite aux âmes par la tyrannie de l’église institutionnelle!

    Après Pierre Valdo, l'humble marchand de Lyon, ce sera, au XIVe siècle, en Italie, un Marsilius de Padoue qui, s'appuyant sur la Bible contre la tradition, présentera Christ comme Sauveur des âmes, et Christ comme seul Chef de l'Église! Ce sera, en Angleterre, un Wyclif et tous les wyclifites; en Suisse et en Alsace, Nicolas de Bâle et son disciple Tauler; en Bohême, moins de cinquante ans avant Jean Huss et Jérôme de Prague, un Conrad de Waldhausen et un Jean Milicz, grands prédicateurs populaires, le second surtout, qui, de chancelier de l'empire, devenu, par une brusque résolution, prédicateur de Jésus-Christ, aura une telle action sur les foules, qu'il dépeuplera à Prague le quartier de la débauche, et, constitué, par donation de l'empereur, propriétaire de ces repaires, les fera détruire pour y élever un refuge. Enfin un Matthias de Janow qui écrira, dans un moment de pressentiment prophétique : « Nous n'avons plus qu'à attendre la réforme par la ruine de l'Antéchrist; relevons la tête, la délivrance est proche! »

    Mais ce n'est pas tout! Restent les « sept mille » inconnus qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal, le dieu de Jézabel. On se demande par quel chiffre il faut multiplier ce nombre au moyen âge, quand, dès le XIe siècle, on y voit apparaître et pulluler tous ces modestes conventicules et toutes ces communautés libres des béguines et des bégards; au XIIIe siècle, celles des henriciens et des pétrobrusiens, des patarènes et des vaudois, des cathares et des albigeois, malheureuses victimes du despotisme d'Innocent III et de l'atrocité d'un Simon de Montfort; enfin, au XIVe et au XVe siècle, celles des amis de Dieu, illustrées par un Tauler ; des frères de l'unité, successeurs, moins l'épée, des hussites de Bohême; et de ces innombrables « frères de la vie commune » qui ont préparé l'Europe pour la réforme, comme, autrefois, les prosélytes juifs le monde gréco-romain pour l'évangile de Jésus-Christ.

    Gerhard Groot, de Deventer, prélat savant mais mondain, converti tout à coup par les avertissements d'un homme austère, fut le fondateur de ces « sociétés de la vie commune. » Instruire la jeunesse ; évangéliser le peuple; copier et distribuer en grand nombre des fragments de la Bible et des traités religieux; se fortifier contre les influences du temps par la prière et l'étude de la Bible; prendre soin des pauvres et de l'enfance; en un mot, s'occuper de tout ce que nous appelons mission intérieure, tels furent leur but et leur occupation constante. On doit Érasme à leurs écoles; à leur mysticisme évangélique, Jean Goch, Thomas A-Kempis, l'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ, et ce Jean Wessel qui, petit garçon déjà, pressé d'invoquer Marie par Thomas A-Kempis, répondit: « Père, pourquoi ne me conduisez-vous pas à Jésus, l'ami des âmes fatiguées? » et, mourant, prononça cette dernière parole : « Rien que, Jésus, et Jésus crucifié ! » – je ne voudrais certes pas vous présenter tous ces hommes comme autant d'orthodoxes; l'inexpérience, les excès de la réaction, des influences complexes mêlent souvent chez eux des erreurs plus ou moins graves à une piété profonde. Mais que le Seigneur ait pu constater dans leur âme et dans leur vie, comme chez les fidèles de Thyatire, un ardent amour pour sa personne, une foi intense et naïve, un dévouement extraordinaire pour les petits et pour les ignorants, une héroïque patience dans les innombrables autodafé qui les consumaient partout, c'est ce qu'on est heureux de pouvoir affirmer, quand on a vécu dans leur société par leurs écrits ou par les récits de l'histoire.

    Oui, honneur à ces frères connus ou inconnus! Honneur aux obscurs anonymes! Honneur à tous ces « sept mille » du moyen âge qui, ne se préoccupant plus de popularité et de gloire humaine, amoureux de vérité et soupirant pour la délivrance, nous ont frayé la voie vers la lumière et la liberté! À travers les siècles ils nous tendent la main et nous leur tendons la nôtre. Quand l'Église tombe en putréfaction comme un cadavre, ils reforment, eux, la véritable Église, et continuent la chaîne d'or qui, des apôtres, vient aboutir à nous! Retenant ce qu'ils possèdent de foi et de vie, ils attendent le lever de « l'étoile du matin. » Et « l'étoile » ne tardera pas beaucoup à paraître! Encore quelques années, et le Chef de l'Église va venir pour sauver son Église, Quand un bûcher brûlera Savonarole, le dernier de ces réformateurs avant la réforme, l'enfant du mineur d'Eisleben, le futur petit moine de Worms sera déjà là pour sa grande mission. Bientôt il va faire trembler Jézabel. (…)

    III

    D'où vient, en effet, tout le mal à Rome et tout le mal à Thyatire? Un mot va nous le révéler : Jézabel « se dit prophétesse. » Elle s'est attribué l'inspiration! Aux paroles de Dieu elle a voulu ajouter sa propre parole. Or, quand un mortel s'attribue l'inspiration, il n'est pas longtemps sans mettre sa pensée au-dessus de la pensée divine. Alors, livré à lui-même, ou plutôt à l'esprit de mensonge, à Satan, dont il devient l'organe, il tombe dans toute espèce d'erreurs monstrueuses dont l'histoire des sectes gnostiques, au IIe siècle, et celle des enthousiastes de Zwickau, au XVIe, ne nous donnent que de trop effrayants exemples !

    C'est donc la prétention à l'inspiration qui a perdu Thyatire, et c'est elle qui a plongé l'église romaine dans les erreurs où elle croupit. Ne pensez pas, en effet, que des calculs, aussi habiles que perfides, aient fait naître chaque dogme et chaque élément de son système! Non, non, plus que de la préméditation, il y a eu entraînement, développement presque fatal de faux principes dus à une erreur première qui remonte très haut.

    Au IVe siècle, le monde païen entre dans l'Église; mais cette cause de tout le mal a, elle-même, une cause plus ancienne, qui est une déviation de l'enseignement scripturaire par l'importance donnée à la tradition. Dès le IIIe siècle, dès le IIe peut-être, on ne distingue pas assez la pensée de Dieu de la pensée de l'homme; bientôt celle-ci sera sur le même rang, puis au-dessus de celle-là, jusqu'à la couvrir, plus tard, et à s'y substituer dans la promulgation de nouveaux dogmes; alors, en possession du droit d'innover, l'Église prophétesse ne s'arrêtera plus; grâce à elle le christianisme deviendra méconnaissable. Mais ce n'est pas tout; d'abord insuffisante, l'Écriture deviendra incommode! La tradition sera la vérité; la Bible, un obstacle à son triomphe! Il faudra la prohiber; il faudra supprimer cette source d'oppositions sans cesse renaissantes; il faudra en venir au plus horrible des crimes, après celui de Juda! Il faudra brûler la Bible et brûler ceux qui lisent la Bible, et c'est Innocent III, le plus grand des papes, qui s'en chargera! La confiscation graduelle de la Bible au profit de l'inspiration humaine, voilà donc la cause du mal! Le retour à la Bible, le contrôle de la pensée humaine par la Bible, tel sera le remède! Et c'est celui qu'emploient invariablement tous ces hommes dont je vous ai parlé. Tous… y puisent leur force et leur patience, leur amour et leurs connaissances; au-dessus de leurs différences, c'est le point commun qui les réunit. C'est la Bible qui les préserve des superstitions de Rome, et c'est elle qui les sauve des écarts du mysticisme ou des négations de l'incrédulité. Les plus puissants d'entre eux, ce sont les plus bibliques. Savonarole, par exemple, n'est fort que lorsqu'il le devient; il tombe lorsqu'il cesse de l'être.

    Quelle preuve de la divinité de la Bible, et quel appel à un retour incessant à la Bible ! La Bible, rien que la Bible; la Bible, règle infaillible, règle unique de foi et de conduite; la Bible, pierre de touche de toute doctrine; la Bible, source de vie pour l'Église et pour les âmes, voilà ce qui, pour moi, ressort de cette étude avec une évidence et une force que je voudrais vous faire mieux sentir.

    Eh bien, la Bible joue-t-elle ce glorieux rôle dans notre église et dans notre vie? Au moyen âge la Bible était l'objet d'un très grand respect! On l'enluminait, on la portait dans les processions; au jour de leur ordination, on la posait sur la tête des évêques; elle avait la place d'honneur dans la salle des conciles. Mais on ne la lisait pas. Hélas, n’a-t-elle pas le même sort chez beaucoup? Ne se contente-t-on pas trop souvent d'une foi toute faite, qui ne se retrempe pas incessamment dans la Bible? Le Seigneur nous dit aussi « de retenir ce que nous avons; » mais, pour le retenir, il faut l'entretenir; il faut revenir sans cesse à la source où nous l'avons puisé, à la Bible, laborieusement sondée; à la Bible lue à genoux, pour ainsi dire; à la Bible éclairée d'en haut par la lumière de l'Esprit-Saint.

    Et puis, payons-nous notre dette envers la Bible? Possesseurs d'un tel trésor, consacrons-nous notre vie, nos facultés et notre fortune à la révéler à d'autres? Sommes-nous, comme ces obscurs chrétiens du moyen âge, dévorés du besoin de communiquer la vérité? Où êtes-vous, pauvres vaudois des vallées qui, dans votre indigence, sûtes donner un jour quinze cents écus d'or pour la version d'Olivétan ? Où sont vos vieux barbes et vos infatigables missionnaires? Où sont vos colporteurs et vos ministres en sabots? Où sont les Lollards d'Angleterre? Ces pays que vous parcouriez au temps de l'inquisition romaine, la France et l'Italie, sont rouverts à l'Évangile. Inspirez-nous votre amour et votre zèle, ou, plutôt, Esprit de Dieu qui, jadis, fis surgir ces témoins pour éclairer l'Église, suscites-en de nouveaux, afin de l'enrichir et de la sanctifier! Amen.


    Adapté du livre Les sept églises d'Asie, de Gustave Tophel, 1878.

    Nicolas Poussin  - Landscape with Saint John on Patmos
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    Note

    1. Voir Eberhard Arnold, Le témoignage des premiers chrétiens (pp. 75-79) pour un exposé sur l’essor de l’église institutionnelle.
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