A production workshop for Community Playthings, a Bruderhof company

Parler d’entreprise chrétienne, est-ce un oxymore ?

Un Interview

par John Rhodes

August 19, 2019

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La Charrue : Parlez-nous un peu des affaires du Bruderhof.

John Rhodes : Community Playthings fabrique des jouets en bois et du mobilier scolaire depuis 1947. Il y a 40 ans, la compagnie a également lancé une gamme d’équipements thérapeutiques pour les enfants handicapés, aujourd’hui appelée Rifton Equipment. Ces deux branches fournissent un moyen de subsistance à la quasi-totalité des trois mille adultes et enfants vivant dans les vingt-cinq communautés du Bruderhof à travers le monde. Elles soutiennent financièrement les écoles du Bruderhof, la mission, les éditions, y compris La Charrue, et rendent également possible le travail humanitaire du Bruderhof, en aidant localement, en réagissant aux catastrophes, et en fournissant de l’argent ou de la main-d’œuvre à des organisations telles que Samaritan’s Purse ou Save the Children.

Mais ce qui est vraiment inhabituel dans ces entreprises, c’est que tout en vendant leurs produits sur le marché, leur fonctionnement interne est géré de manière communautaire. Il n’y a ni patrons ni employés, et tout le monde reçoit le même salaire, c’est-à-dire aucun. Nous considérons notre travail comme notre contribution à une vie dans laquelle nous partageons tous, comme le faisaient les premiers chrétiens.

Est-ce que cela constitue une façon véritablement chrétienne de faire des affaires ?

Non. Du moins est-ce la réponse que mon mentor et prédécesseur Tom Potts a toujours donnée. Tom était issu d’une famille de quakers de Philadelphie et avait dirigé une entreprise d’acier avant de rejoindre le Bruderhof. Lorsque les gens lui demandaient : « Comment dirigez-vous une entreprise chrétienne ? », Tom répondait toujours : « Ce n’est pas ce que nous faisons. Une entreprise chrétienne est un oxymore. Quand le Royaume des cieux se réalisera sur terre, il n’y aura ni profits ni affaires. »

Dans une certaine mesure, nous fonctionnons comme toutes les autres entreprises. Nous choisissons un marché et recherchons un besoin qui ne soit pas déjà comblé. Nous concevons un produit pour répondre à ce besoin et le commercialisons de telle manière que son coût de revient soit moins cher que ce que les gens sont prêts à payer. 

La différence réside dans le contexte des coulisses de l’entreprise : une vie de fraternité. Ce sont des frères et des sœurs qui travaillent ensemble d’après une conviction commune – et qui prennent beaucoup de plaisir à le faire !

Est-ce ce qu’on appelle le socialisme ?

Certains pourraient l’appeler ainsi, mais je ne crois pas au contrôle de l’économie par l’État. La bonne question est la suivante : « À quoi ressemblerait une économie de l’amour ? » Nous essayons de vivre de telle manière que notre vie réponde à cette question.

Young men unloading a cart of lacquered wooden blocks

Crédit photo © Danny Burrows. dannyburrowsphotography.com. Avec la permission de l’auteur.

Du travail qui fait sens pour tous

Alors, ça fait quoi d’être un travailleur dans ce genre d’entreprise ?

La plupart des entreprises cherchent à maximiser leur chiffre d’affaires et à réduire le nombre d’employés. Nous nous employons à trouver une bonne diversification des tâches afin que chacun puisse apporter une contribution significative, tout en dégageant suffisamment de revenus pour la communauté. Dans nos ateliers, il y a du travail pour tout le monde, jeune ou vieux, homme ou femme, hôte de passage ou membre de longue date, personne qualifiée ou non, apte ou handicapée, et que vous arriviez à l’improviste ou soyez attendus. Vous êtes les bienvenus et il y a du travail pour vous.

Tout le monde reçoit le même salaire, c’est-à-dire aucun. 

Bien qu’il n’y ait pas, par définition, d’entreprise chrétienne, le travail chrétien existe, ou plutôt, le travail fait partie intégrante de l’être humain. Il serait présomptueux de dire à quoi ressemblera le Royaume de Dieu, mais je crois que le travail y existera encore. Nous travaillerons pour servir les autres. Ainsi, travailler dans le Bruderhof anticipe en quelque sorte le travail du Royaume à venir. Notre travail est une expression de la communauté fraternelle à laquelle nous sommes appelés. Certes, mettre un écrou sur un boulon peut paraître assez vide de sens. Mais si c’est fait dans l’esprit de l’amour, cela en revêt un.

Dans nos ateliers, vous verrez des personnes plus âgées faire un travail moins éprouvant physiquement dans un endroit plus calme. Nous conservons intentionnellement des tâches qui pourraient être externalisées ou automatisées, car lorsqu’une personne de quatre-vingts ans vient à l’atelier, c’est pour consacrer sa journée à un travail qui fasse sens en soutenant activement la mission de la communauté.

L’expression « la tragédie des biens communs », qui fait référence à la surexploitation ou à la négligence des ressources communes, est utilisée pour évincer les modes de vie et de travail communautaires. Est-ce que c’est un problème ?

En effet, c’est un vrai problème. Si tout le monde possède quelque chose, alors personne n’en est propriétaire, et l’on n’y fait pas toujours attention. Mais la propriété individuelle a également engendré des effets néfastes : dès que vous possédez quelque chose, il vous faut le protéger, et cela devient alors source d’inégalité, d’envie, de vol et de guerre.

Elderly worker who wants to contribute

Photographies de James Clarke. Avec la permission de l’auteur.

L’une des critiques légitimes formulées à l’encontre du socialisme est qu’il résulte de la suppression de la propriété privée un manque de motivation pour travailler. Pourquoi devrais-je faire de mon mieux si de toute façon tout le monde reçoit à la fin le même salaire ? Mais en réalité, même si cela peut surprendre, l’argent  est une piètre motivation. Le sens en est une bien plus forte. Dans notre contexte, la motivation ne vient pas de directives de l’état ni de l’intérêt financier personnel, mais de notre vocation à vivre en communauté.

Le statut fait également partie des motivations, n’est-ce pas ?

Généralement, c’est sans doute le cas. Mais nous ne sommes pas définis par le type de travail que nous faisons. Si la rémunération n’est pas la même pour tous, il est facile de penser que certains ont plus de « valeur » que d’autres. Mais pour nous, la personne qui programme un ordinateur n’a pas plus de valeur que quelqu’un qui répare une poignée ou enfonce une vis.

Ensuite se pose la question des patrons. Même dans la restauration rapide, si vous avez un poste de gestion, il se peut que vous ne gagniez pas beaucoup plus que les gens qui font cuire les hamburgers, mais vous pouvez du moins leur donner des ordres. C’est quelque chose qui n’existe pas vraiment chez nous.

Jésus dit que dans ce monde certains dominent les autres, mais il ne doit pas en être ainsi parmi nous. Si vous entrez dans notre atelier, vous aurez sûrement du mal à dire qui en est le responsable. Oui, le travail doit être fait, mais cela nous concerne tous. Si la personne à qui l'on a demandé d’être responsable de l’atelier s’avérait autoritaire ou inattentive, on lui trouverait un autre emploi. Et c’est ainsi que nous faisons notre travail partout dans la communauté ; les choses ne sont pas différentes du simple fait que cette partie de notre travail génère un revenu.

La Communauté passe en premier

Les impératifs de l’entreprise n’entrent-ils jamais en conflit avec les besoins de la communauté ?

À maintes reprises, nous avons pris une orientation qui n’était pas une bonne décision du point de vue des affaires, mais qui en était une pour la communauté. Par exemple, aux débuts de Community Playthings, notre distribution se faisait par l’intermédiaire de centaines de revendeurs de matériel scolaire en leur offrant des rabais. C’était comme ajouter cinq cents vendeurs à notre équipe.

Une dizaine d’années après le début de l’entreprise, il y avait surchauffe. Nous avions six mois de retard sur les commandes. L’entreprise prenait le pas sur la communauté. Il s’opéra alors un mouvement inverse : après en avoir parlé lors d’une réunion, la communauté décida que Tom, mon prédécesseur, devait ralentir les affaires. Cela a été difficile. La croissance est l’évolution naturelle d’une entreprise. Et à ce moment-là, nous avions grandement besoin de l’argent que ces commandes rapportaient.

N’importe quelle entreprise normale embaucherait plus de gens, construirait plus d’usines et surferait sur cette vague. Mais nous n’embauchons pas de travailleurs. D’un point de vue commercial, la pire des choses à faire était d’arrêter les remises accordées aux revendeurs. Tom m’a dit que c’était la décision d’affaires la plus difficile qu’il ait jamais eu à prendre. Mais il l’a fait à la demande de la communauté. L’entreprise a été durement touchée, mais elle s’est aussi rétablie et  développée de manière à servir les besoins de la communauté plutôt que de la saigner à blanc.

A production workshop for Community Playthings, a Bruderhof company

C’est une façon de lutter contre Mammon. Même si l’efficacité de nos ateliers nous importe, il y a une limite. Lorsque nous nous heurtons à cette limite, nous réduisons la charge de ceux qui y travaillent. Nous sautons l’envoi d’un nouveau catalogue, abandonnons des produits, ou nous augmentons les prix.

La communauté de Bruderhof accorde une grande importance à la spontanéité et au fait d’être guidé par l’Esprit. Peut-il y avoir conflit entre cet état d’esprit et une bonne planification des affaires ?

Nous avons souvent été confrontés à la question d’une trop grande place accordée à l’organisation. Une entreprise a besoin d’ordre, mais si nous sommes intérieurement morts, alors cet ordre n’est plus qu’une organisation bureaucratique qui a sa vie propre, écrasant le sens de la fraternité dans notre travail et dirigeant notre vie.

L’argent  est une piètre motivation.

La plupart des responsables d’une entreprise contrôlent deux facteurs importants : les ressources humaines et les ressources financières. Je ne contrôlais rien de tout cela. Si la communauté décidait que mon directeur des opérations devait se rendre à l’étranger pour effectuer des missions, il s’en allait et je devais m’adapter. Et je ne pouvais pas embaucher quelqu’un d’autre. De la même façon, je ne pouvais pas non plus congédier quelqu’un. S’il y a un problème, un changement d’affectation peut s’avérer nécessaire, mais nous demeurons toujours engagés à vivre et à travailler ensemble. Donc s’il y a un problème personnel entre nous, nous devons trouver une solution.

Ou alors, si je soumets à la communauté l’idée d’acheter un nouvel appareil, celle-ci peut répondre : « Eh bien, il y a eu un cyclone au Bangladesh et nous venons de donner pas mal d’argent, donc pas cette année ». Et nous disons « OK ».

Souvent, si nous avons une grosse commande à honorer, les membres qui ont normalement un autre travail – à la ferme, à la clinique médicale ou pour La Charrue – viendront aider à la production. Parfois, s’il y a une récolte ou une intervention à faire dans le voisinage, tous ceux qui travaillent à l’atelier iront apporter leur contribution. Et parfois c’est la communauté tout entière qui cesse de travailler à l’occasion d’un pique-nique ou d’une partie de softball. Dans ces moments-là, il peut paraître difficile d’assurer la production. Mais cela empêche l’entreprise de devenir une machine à faire de l’argent qui engloutit toute l’énergie de la communauté.

Comment parvenez-vous à équilibrer vie de travail et vie communautaire ?

Nous avons des règles communautaires très claires pour maintenir le travail à sa juste place. Nous rentrons tous chez nous à dix-sept heures. Les parents quittent leur lieu de travail lorsqu’il y a un événement à l’école. Et personne n'emporte d’ordinateur chez lui pour consulter ses mails pendant que les enfants sont à la maison.

Trop souvent, les gens cloisonnent les choses. Leur travail d’un côté, leur famille de l’autre, leur foi par ci et leur vie sociale par là. Mais quel que soit ce que nous faisons, cela forme un tout. Que je sois à l’atelier, à la maison ou à l’école, c’est la même vie de fraternité. La vie professionnelle n’est pas si importante au point de s’infiltrer dans chaque aspect de ma vie. 

Nous aimons dire que tout ce qui est bon pour la communauté est bon pour nos affaires. Il est important de souligner cela parce que l’argent est un pouvoir en lui-même. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent. Alors, nous servons Dieu et nous nous servons de l’argent ; l’argent doit toujours être subordonné à la cause pour laquelle nous vivons.

L’interaction avec le capitalisme

Y a-t-il parfois conflit entre vos valeurs communautaires et la nécessité de survivre sur le marché ?

Bien sûr. Nous vivons dans un environnement capitaliste. Nous nous efforçons néanmoins d’apporter à cet environnement ce que nous avons de meilleur dans notre approche de la vie, plutôt que de laisser cet environnement nous définir. Ainsi, pour ce qui est de la vente de nos produits, nous n’envoyons pas souvent de personnes démarcher. Nous voulons être ensemble, et nous ne voulons pas que des pères et des mères soient régulièrement séparés de leurs enfants à cause de leur travail. Nous utilisons donc plutôt les outils téléphoniques et numériques.

Tout ce qui est bon pour la communauté est bon pour nos affaires.

Convaincre les gens de se défaire de leur argent ne fait pas partie des compétences sociales de la plupart des membres du Bruderhof. Mais ils sont à l’aise dans les contacts humains. Les marchés qui nous concernent, l’éducation et la santé, ont trait surtout aux enfants. Nous aimons beaucoup les enfants et il y en a un grand nombre dans nos communautés. Nos jouets ont été conçus par des pères et des mères fabriquant eux-mêmes des objets pour leurs enfants.

Au téléphone, nos membres considèrent leurs interlocuteurs comme des êtres humains, pas comme des clients potentiels.  Il peut arriver, par exemple, que nous soyons en contact avec une mère qui a dû se battre toute sa vie pour son enfant handicapé. Au premier abord, son attitude peut être instinctivement rebelle.  Nous l’écoutons. Rapidement, elle se rend compte que nous sommes de son côté. Il y a des principes universels sur la façon dont on doit traiter son prochain. Les gens ne sont d’ailleurs pas toujours motivés par l’argent. Dans nos relations, c’est l’humanité et la dignité de l’autre que nous affirmons. La question de l’argent se résout ensuite d’elle-même.

Dans notre économie capitaliste, la technologie permet d’être plus productifs en employant moins de travailleurs. Comment abordez-vous cette question ?

Nous considérons ses effets sur notre vie communautaire. Nous devons être compétitifs tout en prenant en compte les exigences du travail en communauté. Un hôte de passage peut arriver dans notre atelier et être productif après quelques minutes de formation – sans être intimidé par une quelconque machine complexe. Nous ne nous précipitons pas pour automatiser un processus.

A smiling customer service representative for Community Playthings

Crédit photo © Danny Burrows. Avec la permission de l’auteur.

La technologie va souvent à l’encontre de la communauté. Par exemple, il nous a fallu un jour creuser un fossé d’une trentaine de mètres entre deux bâtiments. Une personne aurait pu à elle seule accomplir ce travail en une heure à l’aide d’une pelleteuse. Au lieu de cela, nous avons rassemblé vingt-cinq frères armés de pelles et de pioches. Cela nous a probablement pris deux fois plus de temps, mais ce fut une belle expérience communautaire et nous étions heureux d’être ensemble. Wendell Berry parle de l’exigence des circonstances, de la manière dont la technologie supprime la demande et rend la vie plus commode – ce qui affaiblit et ramollit le tempérament. Certes, il nous faut trouver un juste équilibre. Il ne s’agit pas de ne pas utiliser la technologie, mais de l’utiliser judicieusement.

Ces dernières années, les plus grosses sociétés mondiales ont également découvert la valeur commerciale de la « communauté » et du « travail d’équipe » en vue d’un meilleur rendement de leurs employés. Quelles sont les différences entre ce que vous décrivez et les méthodes de gestion d’une société de la Silicon Valley ?

Faire du travail d’équipe un principe dans les affaires est un procédé artificiel. Nous, nous travaillons en équipe parce que nous nous aimons et aimons être ensemble. Il s’agit ici de plus qu’un travail d’équipe : c’est une relation avec des frères et des sœurs. C’est pourquoi il est vital pour nous de résoudre tout conflit. Si deux personnes sont en désaccord, le travail sera interrompu jusqu’à ce que ce désaccord soit résolu parce que la relation est plus importante.

Nous rejetons toute idée d’obsolescence programmée.

Ce qui détruit vraiment les relations, c’est la médisance. Être franc est la meilleure manière de nouer des amitiés profondes. Se montrer droit en toute situation se révèle être également avantageux pour les affaires car les tensions réduisent la productivité. Laissez les rancunes et les guerres intestines s’installer et tout part à vau-l’eau.

Un ami entrepreneur m’a dit un jour que le Bruderhof réunissait les meilleurs aspects du socialisme – égalité, fraternité, un travail porteur de sens pour chacun – avec les meilleurs aspects du capitalisme, particulièrement l’esprit d’entreprise, la créativité et une solide éthique professionnelle.

Les gens sont créatifs par nature. Éliminez les tensions au travail et l’inquiétude liée à l’argent, et les gens se sentent libres d’être eux-mêmes. Par exemple, même dans un atelier de fabrication, vous pouvez exprimer votre créativité à travers des améliorations ou des changements.

Si le travail dans son ensemble est porteur de sens, alors s’épanouir ne veut pas dire gravir les échelons. Notre ambition, c’est de servir. Comment puis-je contribuer davantage ? En outre, il y a des centaines de tâches et de loisirs en dehors du lieu de travail. Il y a toujours des possibilités d’apprendre – non pas à des fins égoïstes, mais pour mieux contribuer et servir. Tout cela favorise la créativité et l’esprit d’entreprise.

À quoi sert l’argent ?

Les entreprises du Bruderhof sont prospères. Quels défis cela pose-t-il ?

L’un des défis que peut poser une entreprise communautaire, c’est qu’elle devienne trop prospère. Bien des ordres monastiques se sont heurtés à ce problème. Le succès peut porter tort à notre vie de communauté en ce qu’il peut encourager le gâchis, l’égoïsme, ou  le désir d’accumuler des biens pour nous-mêmes. On peut également tirer orgueil de ce succès en nous en attribuant le mérite, ou bien moins se reposer sur Dieu. Il est très important de remercier le Seigneur tous les jours pour le pain quotidien qu’il nous procure. La gratitude nous aide à éviter les dangers que peuvent représenter à une communauté des bénéfices trop importants.

One of the workers in the Community Playthings shop

Il est important de s’interroger sur ce que nous voulons faire de ces revenus. L’argent ne nous appartient pas : il appartient à Dieu et il nous faut l’utiliser pour ses desseins. Ce serait un péché que de nous enrichir à des fins égoïstes. Nous avons choisi la pauvreté volontaire et nous ne voulons pas accumuler de richesses pour nous-mêmes. Ainsi, nous ne gardons que peu de liquidités, à moins que ce ne soit en vue d’un projet précis, comme l’achat d’un terrain pour fonder une nouvelle communauté. En général, lorsque nous avons des fonds supplémentaires, nous les donnons.  

Certes, gagner de l’argent dans une économie de marché est, dans une certaine mesure, un compromis. Mais si cela commence à affecter notre vie communautaire, il nous faut le repérer à temps et prendre des mesures pour y remédier. Notre nature déchue fait que nous avons toujours tendance à un certain égoïsme. Mais nous savons que cette tendance est notre ennemi et sommes constamment vigilants pour nous encourager les uns les autres à rester fidèles à nos croyances.

Il y a quelques années, dans l’atelier de menuiserie, l’un de nos frères plus âgés, Joseph Stängl, est venu vers moi, tenant à la main un bout de bois qu’il venait de sortir d’une poubelle. Il me l’a tendu en me disant : « Eberhard [Arnold, le cofondateur du Bruderhof] n’aurait jamais permis que l’on mette ça à la poubelle. » Le bois avait un défaut et quelqu’un avait décidé qu’il ne valait pas la peine de le corriger. D’un point de vue économique, ce bout de bois avait toutes les raisons d’être mis à la poubelle. Le temps passé à le rendre utilisable aurait « coûté » plus cher que le remplacer par un autre, sans défaut. Mais Joseph avait aussi raison. Il avait une attitude responsable vis-à-vis des choses de la création. Quel message transmettions-nous à la génération suivante en jetant ce bout de bois ? Non pas que tout puisse être récupéré, mais une grande partie de ce que l’on produit dans le monde aujourd’hui est conçu pour être jetable. Nous, nous rejetons toute idée d’obsolescence programmée. Nos produits durent des dizaines d’années, malgré leur usage intensif dans les crèches.

Quel rôle votre foi joue-t-elle dans la planification de vos affaires ?

Il est remarquable que ces entreprises durent depuis presque soixante-dix ans. Nous voyons en cela un don de Dieu, et non pas le résultat de nos propres calculs et réussites. Nous avons souvent l’impression que nous avons avancé à tâtons et que nous avons pris des décisions qui se sont avérées bonnes, même si au moment où nous les avons prises, nous n’avions aucune certitude. Mais si nous prenons toujours le parti que ce qui est le mieux pour la communauté et pour nos âmes le sera aussi pour nos affaires, Dieu prendra soin de nous. Nous croyons en cela et prions chaque jour pour notre pain quotidien. Il nous semble que la vie telle qu’elle s’ouvre devant nous est tout droit sortie du Nouveau Testament, des paroles et de la vie de Jésus. Nous avons foi dans le fait que si nous restons sur ce chemin et si nous nous aidons les uns les autres, alors nous n’avons pas à nous inquiéter de l’avenir.


 Interview réalisé par Peter Mommsen le 1er mai 2019.


Traduit de l'anglais par Isabelle Dufour.

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