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Précurseurs : Felix Manz

par Susannah Black et Jason Landsel

May 24, 2021

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Le 21 janvier 1525,  un groupe d'une quinzaine d'amis, pour la plupart des jeunes gens d'une vingtaine d'années, se réunit chez Anna Manz à Zurich. Ce qu'ils étaient venus faire là n'était pas encore techniquement illégal, mais le serait bientôt. Georg Blaurock arriva le premier : il fit sa confession de foi, et Conrad Grebel le baptisa. Les autres, un par un, se confessèrent ; Blaurock les baptisa aussi. La première église de la Réforme radicale était formée.

Parmi eux, Felix Manz : le fils d'Anna, âgé d'une vingtaine d'années. Deux ans plus tard et à cinq cents mètres de sa maison, il mourra, noyé dans la Limmat, sur ordre des pères de la ville.

Felix Manz

Felix Manz, peinture par Jason Landsel

Tout avait commencé quelques années auparavant, en 1519, lorsqu'un nouveau prêtre fut appelé à l'église de Zurich : Ulrich Zwingli, un érudit et un puissant prédicateur dont les sermons exégétiques adressés aux habitants de la ville étaient aussi des appels passionnés à soumettre leur vie à la Parole de Dieu. Félix fut séduit par le projet de Zwingli : réformer l'Église catholique – et rédiger une traduction en allemand de toute la Bible. Le jeune homme, qui avait une connaissance approfondie du latin, du grec et de l'hébreu, devint le disciple, collègue et ami de Zwingli.

Cependant, plus avançait le travail de traduction et d'exégèse des deux hommes, plus il constatait que ses convictions n'étaient plus en harmonie avec celles de Zwingli. Les réformes de Zwingli, il en était convaincu, n'allaient pas assez loin : l'Église, telle que Félix la concevait à partir des Écritures, ne saurait être une organisation liée à un gouvernement terrestre ; encore moins pouvait-elle relever de la juridiction des Pères de la ville de Zurich. De plus, Zwingli demandait que le baptême des enfants perpétue la tradition de l'église zurichoise, qui avait pleinement suivi la vision de Rome. Or, le baptême, selon Félix, devait témoigner de l'engagement découlant de la conversion d'un adulte, une profession de foi, impossible à imposer aux enfants, par définition incapables d’une telle profession. Mais ce n'est pas tout : les chrétiens, croyait-il, ne doivent pas porter l'épée ni occuper de fonctions publiques ; un groupe de chrétiens se doit d’être une communauté dans laquelle, a minima, les richesses sont partagées librement avec ceux qui dans le besoin.

Zwingli persista dans sa prédication controversée. Mais en 1523, Manz, avec son ami Conrad Grebel, commença à prêcher également, amenant leurs propres convertis à cette compréhension plus radicale de l'engagement chrétien. Au péril de leur vie, plusieurs couples refusèrent de baptiser leurs nouveau-nés : leur conscience leur interdisait cette pratique.

Zwingli sollicita donc un débat public, une confrontation avec son ancien collègue traducteur. C'est le 17 janvier 1525 qu'eut lieu ce débat. Le conseil municipal déclara Zwingli vainqueur. Manz lui-même en aurait peut-être convenu : malgré ses études en langues, sa formation n'arrivait pas à la cheville de l'éblouissante rhétorique humaniste si bien maîtrisée par Zwingli ; et sa théologie était loin d'être aussi sophistiquée. Seulement voilà, sa conscience, inspirée par les mots qu'il avait lui-même lus, se refusait à tout compromis. Le conseil ordonna à Félix et à son groupe de baptiser leurs enfants non baptisés sous huit jours. En fait, le petit groupe se réunit quelques jours plus tard chez Anna – et se baptisèrent mutuellement.

Pour les premiers anabaptistes de 1525, ce qui séparait l'église du monde était la non-violence.

Quelques jours plus tard, Georg Blaurock, venu à Zurich pour suivre la polémique et qui avait été converti par Felix, se leva pour interrompre le service religieux d'État et parler des doctrines des Täufer, les baptiseurs. Le jour suivant, le petit cercle fut attaqué, la plupart des membres arrêtés et condamnés à une amende. Certains s'en acquittèrent. Quant à Félix, il refusa, au motif que la ville n'avait aucune juridiction sur le groupe de croyants. Il fut emprisonné pour la première fois.

Au printemps de cette année-là, Félix était de retour et prêchait à nouveau, après avoir réussi à s'évader de prison. Il fut finalement repris, mais libéré dès qu'il jura d'arrêter ses prêches - vœu qu'il s’empressa de rompre. Le mouvement se développa les deux années suivantes, malgré un nouveau décret réprimant le baptême des adultes, sous peine de mort. Finalement, le 3 décembre 1526, Félix et Georg furent repris, alors qu'ils prêchaient ensemble.

a painting of the drowning of Felix Manz, an anabaptist

Illustration du récit officiel de l'exécution de Felix Manz ; Felix est à la tribune, et Anna quelque part dans la foule.

Georg fut condamné au bannissement. Félix, contrairement à Georg, qui était citoyen, fut condamné à mort. Il ne contesta pas les accusations ; même en ces circonstances, déclara-t-il, il ne refuserait le baptême à personne, pourvu qu'on soit disposé à être instruit dans la foi. Le 5 janvier 1527, il fut conduit de la prison sur une petite yole. Il prêcha aux citadins rassemblés sur son chemin. Anna l'encourageait depuis la rive de la Limmat. Au milieu du courant, on lui passa un grand bâton entre les jambes et les bras, qui étaient liés. Les habitants de la rive l'entendirent chanter, sa voix faisant écho à celle d'Anna en montant vers le ciel : « In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum » (en toi Seigneur je remets mon esprit). Puis il fut poussé dans la rivière et maintenu sous l'eau jusqu'à ce qu'il se noie.

« Seul l'amour envers Dieu par le Christ subsistera et prévaudra », écrivit-il pendant ses derniers jours en cellule, dans une lettre au Täufer. « Non pas la vanité, la dénonciation ou la menace. C'est l'amour seul qui plaît à Dieu ; celui qui ne peut pas faire preuve d'amour ne tiendra pas devant Dieu. L'amour véritable du Christ ne détruira pas l'empire ; qui veut être héritier avec Christ apprend qu'il doit être miséricordieux, comme le Père qui est aux cieux est miséricordieux ».

Né hors mariage, Manz ne se maria jamais, et ses voyages semblent ne pas l'avoir entraîné plus loin que la périphérie de Zurich. Néanmoins, sa conviction que toute sa vie doit être une vie d'obéissance à l'Évangile, tel que compris par sa propre rencontre avec la Parole de Dieu, le conduisit à devenir l'un des fondateurs d'une communauté. Elle incarnait une façon radicalement nouvelle de comprendre l'engagement chrétien, ce qui lui valut d'être exécuté, et sa mort fut l'étincelle de la Réforme Radicale.


Traduit de l'anglais par Dominique Macabie

Presenté par plough author Jason Landsel

Jason Landsel est l’illustrateur des articles sur les « Précurseurs » dans La Charrue. Il vit dans la communauté de Woodcrest, dans le nord de l'État de New York.

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