Sami Lalu Jahola, Bride of Qaraqosh, detail

L’artiste de la mémoire

par Stephanie Saldaña

April 27, 2021

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Un peintre chrétien Irakien conserve l’entrevision d’un monde que la guerre a détruit.

Le 6 août 2014, les combattants de l’État islamique s’emparent de Qaraqosh, la plus grande ville chrétienne du nord de l’Irak. Mères et enfants, prêtres et religieuses, ingénieurs, agriculteurs et musiciens, cinquante-mille habitants en tout, doivent fuir. Parmi eux, Sami Lalu Jahola un artiste ayant passé sa vie à peindre des œuvres sacrées pour les églises de la ville. Il s’échappe avec sa famille mais doit laisser derrière lui tous ses tableaux : ils seront systématiquement détruits par l’envahisseur.

Quand je l'ai rencontré trois ans plus tard, il était réfugié en Jordanie. De ses œuvres d’art, il ne lui restait qu’une collection de photos. Je m’imprégnais de ces images : Marie, Jésus, les saints particulièrement vénérés dans sa ville natale, les femmes de Qaraqosh vêtues de leurs costumes traditionnels. J’eus alors la révélation que la photo d'un tableau détruit pouvait devenir une œuvre d'art en elle-même, comme le panorama d’une mémoire perpétuant le monde qu'elle avait peint, une beauté survivant à sa propre destruction. Les visages sur les photos devenaient d'autant plus saisissants qu’ils portaient le fardeau de ce qui leur était arrivé. J’en vins à penser que les photographies des tableaux originaux avaient érigé Sami Lalu au rang d’artiste accidentel de la mémoire – un témoin de ce qui est à la fois disparu et toujours présent. Comme l'écrivit le poète W. S. Merwin : « Ce dont vous vous souvenez est sauvé. »

Sami Lalu Jahola, Bride of Qaraqosh, detail

Sami Lalu Jahola, Une mariée de Qaraqosh, detail
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Toutes les images reproduites avec l'aimable autorisation de l'artiste

C’est en conversant avec des réfugiés à Amman en Jordanie que je découvris incidemment l’existence de Lalu. Ils me révélèrent que dans leur quartier vivait, anonyme et caché, un des peintres les plus connus de Qaraqosh. Ses peintures sacrées faisaient partie intégrante de leur enfance, elles étaient dans toutes les églises y compris au célèbre monastère de Mar Behnam et Sarah. Lors de l’invasion par l’État islamique, toute la famille de Lalu a été dispersée. Son épouse et lui ont trouvé refuge à Amman. Ses enfants ont fui dans d’autres pays.

La première fois que j'ai aperçu Lalu, il se dirigeait vers la station-service Total dans le quartier de Hachem al-Shomali où nous avions pris rendez-vous. Il marchait d’un pas lent et mesuré. C’était un homme d’environ quatre-vingts ans, les cheveux blancs, vêtu d'un costume noir malgré la chaleur torride. Il m'accueillit chaleureusement Nous remontâmes la rue jusqu’à un portail qu’il ouvrit. Cela donnait sur un petit jardin, au bout duquel se trouvaient quelques marches que nous gravîmes pour arriver enfin dans un appartement minuscule et chichement décoré. Il était évident au premier coup d’œil que Lalu y habitait là de manière précaire. Sa femme Sabiha m’accueillit dans sa variante du syriaque, le dialecte araméen qu'elle et Salu parlaient ensemble. Je remarquais quelques peintures récentes sur les murs. C’étaient ses nouvelles créations d’exil. Voilà comment débutèrent mes visites à Sami Lalu durant lesquelles il me raconta sa vie de peintre dans les plaines de Ninive en Irak durant des dizaines d’années.

« Qui est cette femme ? » dis-je à Lalu : la mariée que je regarde sur la photographie d’un tableau a attiré mon attention immédiatement, comme peinture, mais aussi comme document historique. Les yeux regardant au loin, la mariée semble radieuse. Elle est vêtue du costume traditionnel complet du village de Qaraqosh : un châle multicolore orné de bijoux en or, une chemise bleue, une tunique jaune, la shoukta, une écharpe jaune et noire portée pour les occasions festives. Elle porte par dessus un shal finement détaillé, brodé de fleurs, de familles se tenant par la main, d’oiseaux et de lignes colorées. Dans les plaines de Ninive, chaque village de chrétiens possédait son propre costume traditionnel pour les mariages et les jours de fête. Les femmes âgées portent encore le costume traditionnel tous les jours. Le shal est une indication claire du village dont la femme est originaire. Cela l’identifie aussi surement que si Qaraqosh était inscrit en toutes lettres.

Sami Lalu Jahola

Sami Lalu Jahola

« C’est ma femme ! » me répond Lalu en plaçant la photo du tableau à côté du visage vieillissant de Sabiha pour que je puisse la reconnaître.

« À l'époque, j'étais plus mince, dit-elle en riant. C’est moi qui ai fait le premier pas, ajoute-t-elle. Je l'ai vu et je me le suis attribué ». Tandis qu’elle nous sert le thé, je réalise que leur langue est en danger de disparition. De temps en temps, le téléphone de Lalu sonne : c’est un de ses enfants, rétablis en France et en Australie. Un seul d’entre eux est resté en Irak. Lalu met le téléphone sur haut-parleur afin que leurs voix, lointaines et présentes à la fois, résonnent dans la pièce.

Je m'attendais à ce que ce soient les peintures religieuses de Lalu qui me captivent le plus mais ce furent en fait ses peintures de la vie quotidienne – des rappels douloureux que de telles vies peuvent s’arrêter pour toujours. Le costume traditionnel est récurrent dans l’œuvre de Lalu. Il me détailla la photo d'un tableau représentant des femmes vêtues de la robe traditionnelle de Qaraqosh marchant sous une arche monumentale en pierre, le même foulard jaune posé sur leurs épaules. Le shal, cette fois sans ornement, apparaît à nouveau dans un troisième tableau de villageois récoltant le blé. Dans un autre tableau, sa fille pose avec la toque ornée de plumes du costume traditionnel assyrien d'un autre village chrétien. C'est comme si Lalu avait su, avant même la guerre, qu'il était important de capturer la nature intrinsèque de son monde, ses costumes dans tous leurs détails avant qu’ils ne disparaissent avec le départ des chrétiens.

De la nature intrinsèque de ce monde, Lalu en fait remonter l’amour à son enfance. Né en 1942 à Qaraqosh, il voulut très tôt être artiste. « J'aimais dessiner à la maison, me dit-il. Je réalisais à quel point la vie était belle. Je voulais reproduire tout ce que je voyais ». L'un des évêques lui montra un livre de peintures de Michel-Ange, Raphaël et Da Vinci.

A photograph of Lalu’s painting Al-Hossat in Qaraqosh

Sami Lalu Jahola, Al-Hossat in Qaraqosh (photographie)
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« Serait-ce possible pour moi ? » se demanda le jeune Lalu. Son père était tisserand. Dans le village, réputé pour son blé et son orge, beaucoup étaient agriculteurs. Difficile d'imaginer devenir un artiste dans ce contexte.

Sa famille l’encouragea pourtant et il put se rendre à Bagdad pour étudier la peinture, la sculpture et la céramique à l’Institut des Beaux-Arts. De retour à Qaraqosh, il devint peintre et le professeur de beaux-arts du village : « Ustez Sami » ou « Maître Sami », comme l’appellerait toute une génération d’étudiants.

À bien des égards, la tâche de Lalu était fonctionnelle. Qaraqosh, première ville chrétienne d'Irak, comptait sept églises catholiques, dédiées pour nombre d’entre elles aux saints préférés des habitants mais quasi inconnus en dehors de la région. Ces églises avaient besoin d’art pictural. Les prêtres commandèrent des affiches pour différents événements ainsi que des peintures de dévotion. Ces peintures de Lalu, que ce soit celle d’un saint, de la Sainte Famille, du baptême de Jésus, avaient un rôle simple : être ce devant quoi une prière pouvait être murmurée et une bougie allumée. Chaque fois qu'arrivait un nouvel évêque ou patriarche, Lalu était chargé de dessiner le portrait officiel. Lorsqu'il n'enseignait pas ou ne travaillait pas sur une œuvre religieuse, il peignait les membres de sa propre famille.

Les tableaux les plus en vue de Lalu étaient exposés au monastère de Mar Behnam et Sarah non loin de Qaraqosh. C’était un lieu de pèlerinage pour les chrétiens, les musulmans et les yézidis. Sarah et Behnam auraient vécu au IVe siècle. Convertis au christianisme par Saint Mattai (Mathieu) après que Sarah eut été guérie de la lèpre, leur père le roi Sinhabib les fit exécuter. Se repentant, il se convertit plus tard à son tour et construisit un monastère sur le lieu de leur martyre. Ces saints étaient si vénérés dans la ville de Qaraqosh que beaucoup d'enfants portaient leurs noms. Dans la ville même, une deuxième église leur était également dédiée.

Pendant des années, Mgr Francis Jahola, frère de Lalu, fut prieur du monastère. Ayant encouragé Lalu depuis son enfance, il lui commanda plusieurs œuvres pour le monastère. Pour l’enceinte extérieur, Lalu réalisa deux bas-reliefs en gypse blanc en s’inspirant de gravures plus anciennes – l'une de Mathieu baptisant Sarah, l'autre de Behnam à cheval. Pour l’église, il fit une peinture de la Cène, demeurant pour cela deux ans au monastère. Tout en s’inspirant de l’œuvre de Léonard de Vinci, il l’adapta au contexte rural irakien. Peignant d’après nature, il dressa tous les jours la table du dernier repas, disposant sur le bois d’olivier des gobelets en argile, des serviettes et du pain sans levain cuit dans le monastère. Il remplit l’arrière-plan d’un mur en pierre d’Irak.

« J'ai passé deux ans à y travailler, me dit-il. Maintenant, c'est disparu. »

A photograph of Lalu’s sketch of the Last Supper

Sami Lalu Jahola, ébauche de La dernière Cène (photographie)
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Idem pour sa peinture du baptême de Jésus, idem pour sa peinture de Marie à l’enfant inspirée d’icônes et accrochée autrefois dans une église de Mossoul. Regardant la collection de photographies, je reviens à maintes reprises sur ces peintures perdues. Lalu y a insufflé la piété quotidienne et la vie simple de tous les jours. Ces peintures rappellent peut-être un chagrin plus profond, la perte de ce que Karl Rahner, théologien jésuite, appelle la « théologie des choses quotidiennes ». Ce qui hante les exilés, ce ne sont pas les pertes les plus importantes, mais celles en apparence plus anodine : la marque de bénédiction qu’on n’inscrit plus au-dessus d'une porte, la robe qui ne sera plus portée pour un mariage, la bougie qu’on n’allume plus, la tasse de café typique qui a disparue, le pèlerinage local perdu. Ses photographies montrent que le chagrin le plus accablant s’exprime le plus vivement dans des détails.

Aujourd'hui des milliers de chrétiens de Qaraqosh ont refait leur vie dans le monde entier, essayant de tout recommencer dans de nouvelles contrées. D'autres attendent en Jordanie, réfugiés espérant un visa. D’autres enfin ont pu revenir au pays pour reconstruire leur ville. Les églises de Qaraqosh et de ses environs sont en cours de restauration, y compris le monastère. Cependant, nous ne pouvons pas ignorer que le christianisme est sur le point de disparaître en Irak.

La dernière fois que je suis allé rendre visite à Lalu, ses valises étaient faites. Lui et sa femme partaient pour Melbourne, en Australie, retrouver trois de leurs enfants. Au cours de ses derniers mois en Jordanie, Lalu réalisa une œuvre ultime : un grand tableau de Mar Zeina, une autre sainte bien-aimée à Qaraqosh. Lors de notre dernière rencontre, il m'a montré la photo de ce tableau. Mais ce n’était pas parce que le tableau avait été détruit. Non, Lalu l’avait remis à un exilé retournant à Qaraqosh, avec l’espoir que ce tableau trouve une place dans l'église de Mar Zeina, près de son ancienne maison et qu’en allumant une bougie devant le tableau de la sainte, les gens se souviennent aussi de lui.


Traduit de l'anglais par Pierre Kehoe
Presenté par Stephanie Saldana Stephanie Saldaña

Stephanie Saldaña, née au Texas et auteur de The Bread of Angels et A Country Between, élève une famille dans la rue où les Jérusalem palestinienne et israélienne se heurtent.

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