someone writing with a fountain pen

Le stylo et le clavier

par Mark Bauerlein

April 14, 2021

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Si vous faites une recherche sur internet en tapant  « Stylo plume Pelikan 1950 », des dizaines de photos d'objets anciens à vendre apparaissent. À partir de 30 €, on en trouve à tous les prix. J'encourage mes élèves et les adolescents et les jeunes qui assistent à une de mes conférences à en faire l'acquisition: « Dites à vos parents que vous voulez un vieux stylo plume pour Noël ou pour la remise de votre diplôme. »

Je leur montre mon stylo et ils le regardent, curieux et amusés tout à la fois. Lorsque je leur dis de s'en procurer un, ils ont d'abord l'air perplexe, puis intéressé. Personne auparavant ne le leur avait suggéré, et cela les fait réfléchir. C'est comme s'ils découvraient un nouveau trait de caractère et cela les fait réfléchir d'une manière nouvelle et plus profonde. Un stylo de luxe, rien que pour moi. . .

Les jeunes Américains sont tellement saturés de nouveautés numériques qu'un vieil instrument absolument étranger à la pression des pairs et à la culture des jeunes leur fait l'effet d'une énigme – qui cependant les fascine. L'idée de posséder un instrument d'écriture personnel leur plait, bien qu'elle ne leur soit jamais venue à l'esprit auparavant. Un stylo à l'ancienne signifie beaucoup plus qu'un simple outil, même pour la génération branchée et connectée.

Et ce pour une raison bien simple. Réfléchissez à ce que vous faites avec ce stylo :  vous signez votre nom. Une signature est une action bien particulière. Elle permet d'identifier une personne ; plus encore, elle la représente de façon unique. Elle est toute personnelle. Quand on signe son nom, on s'identifie. Personne d'autre ne peut le faire à notre place. En fait, notre signature a un statut légal et contraignant.

C'est ici que réside la grande différence entre le stylo et le clavier. Lorsque dix personnes tapent une phrase à l'écran, elles créent toutes exactement la même chose. Si elles écrivent les mêmes mots à la main, le résultat varie d'une personne à l'autre. Chaque main est unique, tout comme l'écriture de chacun. Quand un jeune de vingt ans abandonne le clavier pour prendre le stylo plume, il se produit une merveilleuse individualisation. Le clavier « technologise » les gens et fait d'eux des utilisateurs. Ils reproduisent tous les mêmes polices. Le stylo fait d'eux des personnes distinctes qui produisent des caractères graphiques uniques.

Et ne réduisons pas la valeur de l'écriture manuscrite à son caractère décoratif. Fermer l'ordinateur portable et offrir à quelqu'un un Mont Blanc, un Parker ou un Waterman, c'est lui donner l'occasion de mieux apprécier l'art de l'écriture. De prendre plus au sérieux ses propres mots.  Ceux-ci lui apparaîtront comme sa propre création. Ces mots, c'est cette personne qui les a créés, et non un ordinateur. Le stylo devient ainsi une extension de la sensibilité de son utilisateur. Lorsque celui-ci tient un stylo à la main - surtout un stylo qui n'a pas été fabriqué en série - il ressent un besoin plus pressant de s'exprimer. L'individualité de l'écriture à la main favorise l'individualité de l'écriture tout court. Il est plus difficile d'écrire un cliché avec un Pelikan que d'en taper un sur un Mac.

Bien sûr, les jeunes du XXIe siècle considèrent l'écriture manuscrite comme un processus peu pratique, et les écoles encouragent cette tendance. L'enseignement de l'écriture cursive a progressivement disparu du programme de l'école élémentaire. Aujourd'hui, lorsque les étudiants passent des examens, les enseignants ont du mal à déchiffrer les griffonages qu'ils leur soumettent. 

Mais le caractère insolite de l'écriture à la main fait partie de ses avantages. La  difficulté qu'elle représente affecte les élèves exactement comme le souhaitent les professeurs d'anglais. Les jeunes font tout le reste avec le clavier, et lorsqu'ils écrivent un article sur le clavier, cette action se mélange avec tous les autres messages qu'ils envoient dans le cadre des échanges de la journée. L'écriture à la main les force à fournir un effort laborieux qui ne cèdera pas aux interruptions ou aux habitudes d'expression auxquels ils sont accoutumés. Lorsqu'ils composent sur un ordinateur, les élèves sont constamment distraits par des courriels ou le signal sonore annonçant de nouveaux textos, et ces distractions interrompent le fil du texte. Rien de tel ne peut arriver s'ils n'ont qu'une page devant eux. Ce que les étudiants considèrent comme un appauvrissement est, en fait, une amélioration. Je les presse donc d'acquérir un stylo plume, un stylo ancien qui ne soit pas comme celui des autres. 

La plupart des étudiants arrivent à l'université avec peu de confiance en leurs capacités dans le domaine de l'écriture, et la composition est peut-être le cours le plus redouté et le plus détesté en première année d'université. Les étudiants veulent passer à leur spécialité : économie, préparation à la médecine et psychologie. Ils n'ont aucune envie de prolonger la corvée qui consiste à formuler un exposé par écrit. Ils savent que ce n'est pas leur point fort (parmi les étudiants qui commencent des études universitaires, 61 pour cent seulement ont le niveau requis en anglais pour la première année).  Chaque devoir sur papier les rend anxieux et ils usent des tactiques habituelles pour faire face. Ils consultent des sites Web pour trouver des idées – une page Web qui leur livre une interprétation d'un poème d'Emily Dickinson, par exemple – et retardent le travail jusqu'à la veille du jour où ils doivent rendre leur devoir. Enfin, ils ouvrent leur ordinateur portable et tapent les phrases aussi vite que possible. Tout cela pour éviter de faire du processus d'écriture une activité minutieuse, délibérée et expressive. Ce serait trop désagréable.

L'écriture à la main les oriente dans une autre direction. Elle exige de l'élève d'aborder l'écriture non pas comme une activité mécanique mais comme une démarche créatrice, ou au minimum individuelle. Ils font de plus grands efforts pour que leur prose soit à la hauteur de la plume qu'ils ont à la main. Tous voudraient avoir le dernier iPhone. Les institutions qu'ils fréquentent sont à la pointe de la technologie. Mais tous les outils dont ils disposent sont produits en série. Les enfants qui reçoivent un iPhone ou une tablette se mettent immédiatement à les personnaliser. Ils ne sont pas encore sortis du centre commercial qu'ils parcourent les sites affichant des rangées d'étuis de téléphone cellulaire de couleurs vives. Ils veulent adapter leur équipement à leur personnalité. L'ère numérique  leur promet d'amplifier leur être – au départ, la devise de YouTube était « Diffusez vous vous-mêmes » – mais, en vérité, elle ne fait que produire une horde d'utilisateurs munis d'appareils tous identiques se faisant écho dans la toile.

Au lieu de se joindre à la course au numérique, un jeune équipé d'un Parker Duofold d'il y a soixante ans n'a qu'à le retirer de sa poche, dévisser le capuchon, ouvrir le cahier et commencer à griffonner. C'est distingué et c'est amusant. Surtout, pour ceux d'entre nous qui enseignent l'écriture, sans parler des employeurs qui se plaignent de la mauvaise prose au travail : cela amène les jeunes que nous voulons voir progresser à écrire des phrases plus belles et des paragraphes de meilleure qualité.

Le caractère insolite de l'écriture manuscrite fait partie de ses avantages.


Traduit de l'anglais par Marie-Noëlle von der Recke.

a list of signatures of famous people
Presenté par Placeholder author image Mark Bauerlein

Mark Bauerlein est rédacteur en chef de First Things et professeur d'anglais à l'université Emory.

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