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La communauté visible

par Dietrich Bonhoeffer

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« Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel ? Il ne vaut plus rien ; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes. Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée. Quand on allume une lampe, ce n’est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu’en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux » (Matt 5.13-16).

Ces paroles s’adressent à ceux qui, dans les béatitudes, ont été appelés à la grâce de suivre le crucifié. Tandis que, jusqu’ici, ceux qui sont appelés heureux s’avéraient, certes, dignes du Royaume des cieux, mais en même temps, et très nettement, des personnes qui, pour cette terre, ne sont absolument pas dignes de vivre, des inutiles, ils sont maintenant désignés par le symbole du bien le plus indispensable sur la terre. Ils sont le sel de la terre. Ils sont le bien le plus précieux, la valeur la plus élevée que la terre possède. Sans eux, la terre ne peut subsister un jour de plus. C’est par le sel que la terre est conservée ; c’est précisément à cause de ces pauvres, de ces gens communs, faibles et rejetés par le monde, que la terre vit. En expulsant les disciples, elle anéantit sa propre vie et — miracle ! — c’est justement à cause de ces rejetés que la terre peut continuer à vivre. Ce « sel divin » (Homère) se révèle dans son efficacité. Il pénètre toute la terre de son influence, il en est la substance. Ainsi non seulement l’at­tention des disciples est-elle portée sur le Royaume des cieux, mais leur mission terrestre leur est également rappelée. Parce qu’ils sont ceux qui sont liés à Jésus seul, ils sont renvoyés à la terre, dont ils sont le sel. En désignant ses disciples, et non lui-même, comme le sel, Jésus leur confère l'efficacité sur la terre. Il les incorpore dans son travail. Il demeure dans le peuple d’Israël, mais il confie aux disciples toute la terre (Matt 15.24). Par le simple fait que le sel reste sel, qu’il préserve la vertu purifiante et assaisonnante du sel, la terre pourra être conservée par le sel. A cause de lui autant qu’à cause de la terre, le sel doit rester sel, la communauté des disciples doit rester ce qu’elle est par l’appel du Christ. C’est là que résidera sa véritable efficacité sur terre et sa force de conservation. Le sel doit être imputres­cible et, par conséquent, une puissance de purification durable. C’est pourquoi, dans l’Ancien Testament, il faut du sel pour le sacrifice et, dans le rite catholique du baptême, on met du sel sur la bouche de l’enfant (Ex 30,35 ; Ez 16,4). Le caractère imputrescible du sel garantit la durée de la communauté.

​« Vous êtes le sel ». Il n’est pas dit : vous devez être le sel ! Le fait d’ac­cepter ou non d’être le sel ne dépend pas de la volonté des disciples.

« Vous êtes le sel ». Il n’est pas dit : vous devez être le sel ! Le fait d’ac­cepter ou non d’être le sel ne dépend pas de la volonté des disciples. On ne leur lance pas un appel les conviant à être le sel de la terre. Ils le sont, qu’ils le veuillent ou non, par la puissance de l’appel qui les a atteints. « Vous êtes le sel ». II n’est pas dit : vous avez le sel. Ce serait opérer une réduction que de vouloir, avec les Réformateurs, considérer comme identiques le message des apôtres et le sel. C’est de leur existence tout entière qu’il s’agit, dans la mesure où elle reçoit un nouveau fondement avec l’appel de Jésus à le suivre, de cette existence dont parlaient les béatitudes. Quiconque marche à la suite de Jésus parce qu’il a été touché par son appel, est, par cet appel même, dans son existence tout entière sel de la terre.

Il y a certes l’autre possibilité : le sel peut perdre sa saveur, cesser d’être du sel. Il cesse d’être efficace. Il n’est alors, de fait, plus bon à rien, sinon à être jeté. C’est la marque distinctive du sel. Toute chose doit être salée. Cependant, le sel qui perd sa saveur ne peut plus jamais être salé. Tout, jusqu’à la matière la plus corrompue, peut être sauvé par le sel ; seul le sel qui a perdu sa saveur est irrémédiablement corrompu. C’est le revers. C’est le jugement menaçant qui pèse sur la communauté des disciples. La terre doit être sauvée par la communauté ; seule la communauté qui cesse d’être ce qu’elle est irrévocablement perdue. L’appel de Jésus Christ signifie qu’on doit être le sel de la terre ou être anéanti, qu’on doit mar­cher à sa suite, sinon l’appel lui-même anéantit celui qui est appelé. Il n’y a pas de seconde possibilité de salut. Il ne peut y en avoir.

Avec l’appel de Jésus, non seulement l’efficacité invisible du sel, mais aussi l’éclat visible de la lumière sont promis à la communauté des disci­ples. « Vous êtes la lumière ». De nouveau, il n’est pas dit : vous devez être ! L’appel même les a rendus tels. Dès lors, il ne peut absolument pas en aller autrement ; ils sont une lumière que l’on voit ; s’il n’en était pas ainsi, il serait évident que l’appel ne leur a pas été adressé. Quel but inac­cessible, insensé, ce serait pour les disciples de Jésus, pour ces disciples, de vouloir devenir la lumière du monde ! Bien au contraire, ils ont déjà été faits lumière du monde par l’appel, dans la marche à la suite de Jésus. Une fois de plus, ce n’est pas : vous avez la lumière, mais : vous l’êtes ! La lumière n’est pas quelque chose qui vous a été donné, votre prédication, par exemple, c’est vous-mêmes. Celui-là même qui, dans une parole de vérité, dit de lui : « Je suis la lumière » (Jean 8.12), déclare à ses disciples, dans une parole de vérité : vous êtes la lumière, dans toute votre vie, dans la mesure où vous restez attachés à l’appel que vous avez reçu. Et parce que vous l’êtes, vous ne pouvez plus rester cachés, même si vous le désirez. La lumière brille, et la ville située sur la montagne ne peut être cachée. Elle ne le peut pas, elle est visible de très loin dans le pays, sous l’aspect d’une ville fortifiée, d’un château fort ou d’une ruine écroulée. Cette ville située sur la montagne (quel Israélite pouvait alors ne pas penser à Jérusalem, la ville bâtie sur la hauteur ?) est la communauté des disciples. Ceux qui marchent à la suite de Jésus ne se trouvent plus, avec tout cela, placés devant une décision à prendre ; la seule décision, en ce qui les concerne, a été prise. Il leur faut maintenant être ce qu’ils sont, sinon ils ne sont plus de ceux qui suivent Jésus. Ils sont la communauté visible, leur marche à la suite de Jésus consiste en une action visible par laquelle ils se distinguent du monde, sinon il ne s’agit pas de la marche à la suite du Christ. Il est vrai que cette marche est aussi visible que la lumière dans la nuit ou une montagne dans la plaine.

​Une communauté de Jésus qui se veut communauté invisible n’est plus une communauté qui marche à sa suite.

S’enfuir dans l’invisibilité, c’est renier l’appel reçu. Une communauté de Jésus qui se veut communauté invisible n’est plus une communauté qui marche à sa suite. « Quand on allume une lampe, ce n’est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support ». Voilà encore une autre possibilité, qui consiste à cacher volontairement la lumière, à l’étouffer sous le boisseau, à renier l’appel. Le boisseau sous lequel la communauté visible cache sa lumière peut être la crainte des hommes ou une façon consciente de se conformer au monde, quels qu’en soient les buts — fussent-ils d’ordre missionnaire ou provinssent-ils d’un amour mal compris envers les hommes ! Il peut aussi — ce qui est encore plus dangereux — être une prétendue théologie réformatrice, qui ne craint même pas de s’appeler theologia crucis et qui se caractérise par le fait qu’elle préfère, à une évidence « pharisienne », une « humble » invisibilité qui se confond tota­lement avec le monde. Ce qui devient ici le signe caractéristique de la communauté, ce n’est plus une visibilité extraordinaire, mais l’adaptation il la iustitia civilis. Ce qui est ici le critère du caractère chrétien, c’est précisément le fait que la lumière ne brille pas. Jésus dit pourtant : « Que votre lumière brille aux yeux des hommes [païens] ». C’est, bien sûr, en tout cas, la lumière de l’appel de Jésus qui luit là. Mais de quelle lumière ceux qui suivent Jésus, ces disciples des béatitudes, doivent-ils luire ? Quelle lumière doit venir de ce lieu auquel, seuls, les disciples ont droit ? Qu’ont en commun, d’une part, la lumière qui doit luire et, de l’autre, l’in­visibilité et le caractère caché de la croix de Jésus sous laquelle se tiennent les disciples ? Ne devrait-on pas déduire précisément de ce caractère caché que les disciples doivent, eux aussi, vivre retirés, et non dans la lumière ? C’est un mauvais sophisme que d’inférer de la croix de Jésus la conformité de l’Eglise au monde. Le lecteur simple ne reconnaît-il pas très clairement que, précisément en ce lieu, sur la croix, quelque chose d’extraordinaire a été rendu visible? Ou peut-on dire que tout n’y est que iustitia civilis, que la croix est conformité au monde ? La croix n’est-elle pas quelque chose qui, à la grande frayeur des autres, au milieu de l’obscurité la plus totale, est devenu indiciblement visible? N’est-il pas suffisamment visible que le Christ est rejeté, qu’il faut qu’il souffre, que sa vie se termine devant les portes de la ville, sur la colline infâme (Héb 13.12s) ? Est-ce invisible?

C’est dans cette lumière que les bonnes œuvres des disciples doivent être vues. Ce n’est pas vous, ce sont vos bonnes œuvres qu’ils doivent voir, dit Jésus. Quelles sont ces bonnes œuvres qui doivent être vues à cette lumière ? Ces œuvres ne peuvent être que celles que Jésus lui-même a créées en eux lorsqu’il les a appelés et qu'il a fait d’eux la lumière du monde, sous sa croix : être pauvre, étranger, doux, pacifique, et finalement persécuté et rejeté ; et en tout cela, une seule chose : porter la croix de Jésus Christ. La croix est la lumière étrange qui luit là, une lumière à laquelle seule on voit toutes ces bonnes œuvres des disciples. En tout cela, il n’est pas dit que Dieu devient visible, mais seulement qu’on voit les « bonnes œuvres » et que, concernant ces œuvres, les gens glorifient Dieu. La croix devient visible, les œuvres de la croix deviennent visibles, l’indi­gence et le renoncement de ceux qui sont appelés heureux deviennent visibles. Etant donné la croix et une telle communauté, l’homme ne peut plus être glorifié, mais seul Dieu. Si les bonnes œuvres étaient toute sorte de vertus humaines, ce ne serait pas le Père, mais les disciples qu’on glo­rifierait à leur propos. Ainsi, il ne reste plus rien à glorifier chez le disciple qui porte la croix, ni dans la communauté dont la lumière luit ou qui est visible sur la montagne — à propos de leurs « bonnes œuvres », on ne peut glorifier que le Père qui est dans les cieux. Ainsi voient-ils la croix et la communauté de la croix, et ils croient en Dieu. C’est là la lumière de de la résurrection.

Source : Vivre en disciple

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