Old olive tree

Dérouter les fantômes nazis

par Channah Ben-Eliezer

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Mon amie est infirmière et travaille dans un hospice à New York. Elle me raconte que beaucoup de ses patients sont des juifs âgées qui menaient des vies prospères et bien remplies en Amérique, mais qui n’avaient parlé même pas une seule fois des horreurs qu’ils ont éprouvé de l’Holocauste dans leur jeunesse. Pourtant, à l’approche de la mort, les scènes de leur jeunesse qu’ils voulaient noyer dans l’oublie revinrent les hanter. Elle ne vit jamais une telle agonie.

Moi, je vis les fantômes de la Seconde Guerre mondiale qui refirent surface dans ma famille aussi, mais d’une manière différente. Comme je m’asseyais près de mon grand-père allemand sur son lit de mort dans un hôpital de Hambourg il y a quelques années, il devint très désemparé et ne cessait de me crier d’enlever la photo d’Hitler du mur. Je lui dis qu’il n’y avait pas de photos d’Hitler. « Si, il y en a, arrache-la, ils l’ont suspendu dans l’église et je n’y irai plus ». Mon Opa se sentit toujours mal qu’il n’avait pas pris une position plus courageuse contre le régime hitlérien. Il nous rappela souvent que, s’il l’avait fait, on l’aurait déporté vers les camps de concentration, laissant sa femme est ses trois filles sans moyens et à la merci des nazis. Il eut raison, bien sûr, mais cette pensée ne lui apporta pas une véritable paix intérieure. Il ne pouvait pas oublier les sous-marins et navires de guerre qu’il aida à souder dans le port de Hambourg pour soutenir la machine de guerre nazie.

Il y a quelque temps, j’aidai la fille d’une connaissance allemande à faire un document de recherche pour une classe sur son patrimoine familial. En essayant de se renseigner sur la vie et la carrière de son grand-père, nous nous sommes retrouvâmes face à un mur. Il n’y avait rien d’écrit à ces sujets, alors cette partie du document s’est avérée plutôt clairsemée. Quand une autre amie le lisait, elle remarqua : « Cet exposé en dit des tonnes sur la génération de votre grand-père. Ils ne peuvent pas parler de leur rôle dans le régime hitlérien. C’est bien pourquoi la génération suivante révolta contre leurs parents ». Ainsi, le passé continue à nous hanter. Un endroit évident où ce passé ressurgit sans cesse est la poursuite du conflit au Moyen-Orient, mais il resurgit de bien d’autres manières aussi, dans des nombreuse âmes accablées et profondément blessées à travers le monde.

La génération du Troisième Reich passe maintenant par l’agonie mortelle. Qu’est ce qui leur donnera la paix avant de mourir ? Et comment les générations futures trouveront-elles la rédemption de ces fantômes du passé ? Je connais deux personnes, une Allemande et un Juif, qui découvrirent le chemin à la guérison — ma mère hambourgeoise et mon père francfortois.

Mon père naquit en 1929 à Francfort. Ses parents étaient des Juifs polonais qui retournèrent en Pologne en 1934 quand ils sentaient que la situation commençait à s’enflammer en Allemagne. Mon père le trouve toujours très difficile d’en parler. Il finit souvent par fondre en larmes quand il raconte la façon dont les nazis firent sortir sa famille et d’innombrables autres Juifs de leur ville et la façon dont un soldat frappa son père jusqu’à perdre connaissance avec une baïonnette. Après un temps en Sibérie, sa famille se trouva en Ouzbékistan, où, à cause des conditions horribles parmi la foule des réfugiés sa mère mourut du typhus quand il avait douze ans. Ce fut un coup terrible pour mon père, qui se sentit lui-même responsable de la mort de sa mère parce qu’il crut qu’elle s’affama afin que lui et le reste de la famille soient nourris.

Après cela mon père et sa jeune sœur furent pris en charge par un orphelinat et arrivèrent éventuellement en Palestine en 1943 avec un groupe d’un millier d’orphelins juifs. Puis quand il était adolescent, mon père connut les premiers survivants des camps de concentration à arriver en Palestine, qui lui parlèrent de ce qui était arrivé à des millions de Juifs sous le régime hitlérien. Il jura, « plus jamais », et de ce moment là il mit ses efforts dans la lutte pour une patrie juive. Soldat, dans l’armée israélienne en 1948, il arriva qu’il expulsait les Palestiniens de leur ville de la même manière que lui-même avait été chassé de sa ville quand il était enfant. Que faire pour arrêter ce cycle de haine et de violence ?Josef and Ruth

Mon père commença une vie-quête désespérée et dévorante : comment les gens peuvent-ils vivre ensemble en harmonie dans ce monde ? Alors suivit des années de tourment à travers lesquelles il passait dans de nombreux pays et par autant de doctrines, jusqu’à ce qu’il trouvât la réponse dans l’endroit le plus inattendu — le pardon, le pardon repéré à la Croix au Golgotha. Puisqu’il a été tant pardonné, il doit, lui aussi, pardonner. Par le pardon le cycle de la violence est rompu et le monde entier peut trouver la guérison. Mon père dit toujours : « Si c’est possible pour moi, c’est possible pour n’importe qui. » Et pendant les cinquante dernières années il le met en pratique — un pardon qui en engendre encore pour que ce « virus » du pardon se propage. Par exemple, il y a plusieurs années, il put retourner en Israël pour demander pardon à l’un des habitants de la ville que son unité de l’armée avait chassé en 1948. A sa grande joie, il lui fut accordé sans aucune hésitation.

Ma mère, pendant ce temps, grandissait à Hambourg. Elle entendait la propagande nazie à l’école pendant la journée, et les bombardiers alliés aplatissaient la ville la nuit. Quand elle avait treize ans la guerre était terminée et les atrocités commises en Allemagne furent mises au jour. Les gens autour d’elle essayèrent de manières différentes de faire face à la terrible culpabilité qui pesait sur la nation toute entière. Beaucoup pensaient que le monde allait bientôt exploser dans une guerre nucléaire et qu’ils pourraient tout aussi bien « boire, manger et se réjouir ».

Pourtant, ma mère croyait qu’il devait y avoir un moyen de créer une meilleure société, pour que les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale ne se répétent pas, et pour que les gens trouvent la rédemption de leur culpabilité. Bien que ses parents aillent à l’église, elle ne pouvait pas s’y engager, car pendant la semaine elle ne pouvait pas mettre en pratique ce qu’elle entendit le dimanche. Elle aussi alla à la recherche jusqu’à ce qu’elle eût trouvé un endroit où les gens des pays et des milieux différents pourraient vivre ensemble dans la paix par le pardon de Dieu. Ma mère n’hésita pas : elle fit ses valises et s’installa en Angleterre pour vivre et travailler en collaboration avec ses anciens ennemis, et peu de temps après elle rencontra mon père …

Quand je naquîs, je ne pouvais pas être un citoyen allemand car mon père n’était pas allemand. Je ne pouvais être israélienne non plus parce que le patrimoine juif passe par la mère. C’est pourquoi je suis une citoyenne du monde. J’eus le privilège d’apprendre directement de mes parents que la réconciliation et la libération du passé sont possibles. Les fantômes nazis peuvent être déroutés. J’appris aussi d’eux que tous les peuples du monde ont leurs propres cultures et patrimoine merveilleux. Nous profitons par un apprentissage mutuel, plutôt que de nous haïr et nous tuer l’un l’autre.

Comme enfants, mes frères et sœurs et moi dansions autour de la table dans la salle à manger avec notre père, un moment chantant une chanson yiddish ou israélienne, et ensuite exécutant un ancien jeu en cercle allemand. Et nous avions besoin de pas mal de pardon dans notre famille juste à cause du contact incessant au quotidien. Mais le message que je reçus fort et clair et de ma mère et mon père était qu’en Jésus le pardon est possible, non seulement pour les petites choses, mais même pour les actes les plus ignobles du passé ; et une paix véritable intérieure peut être accordée même à la victime la plus blessée, si elle peut pardonner. Maintenant la question n’est qu’à moi : ma génération va-t-elle continuer à propager ce pardon ?

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