Morning over the bay

Le paganisme de la guerre

par Jean Lasserre

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Le propre de tous les paganismes est d'asservir l'homme aux tendances profondes de sa nature charnelle. On sait que chaque divinité de l'Antiquité exaltait tel instinct en le glorifiant : Diane, la chasse ; Bacchus, l'ivresse ; l'éros et Vénus, le sexe ; Mammon, la cupidité ; Moloch, la violence ; Mars, la guerre. Malgré le vernis chrétien de notre civilisation occidentale, ces dieux sont encore aujourd'hui universellement écoutés et révérés. Si vous en doutez, allez seulement au cinéma !

Le dieu de la guerre en particulier continue, par ses séductions empanachées, d'amener les hommes à se glorifier de leur propre asservissement à leur instinct combatif. Ce n'est pas que ce dernier soit mauvais en lui-même ; certes non ! C'est un des aspects importants de la nature humaine, de ce que la Bible appelle la chair ; et aucun homme n'a à avoir honte de son instinct combatif, pas plus que de son sexe ou de son goût pour la bonne nourriture. En lui-même, l'instinct est neutre. Malheureusement, il peut très facilement glisser dans d'affreuses déviations. Et l'honneur de l'homme est, précisément, d'apprendre à le dominer, au lieu de se laisser tyranniser par lui. Il n'y a pas d'éducation valable, pas de civilisation, même, sans une stricte discipline des instincts, tant en ce qui concerne leurs objectifs que pour ce qui est des moyens employés pour les atteindre. C'est ce qu'on appelle la maîtrise de soi. Dans ce combat qui se livre au-dedans de nous-mêmes, l'astuce des paganismes est alors de nous inviter à avoir de la complaisance pour nos instincts et à savoir céder à leurs impulsions. La glorification de l'instinct, au point d'en faire vraiment une idole qui impressionne et domine, et son corollaire, la croyance en son invincibilité, donc l'assujettissement à la fatalité, constituent le paganisme.

Tout l'art du paganisme guerrier consiste justement à exalter cet instinct combatif en le parant des oripeaux les plus glorieux. Naturellement, il le fait en trompant l'homme par mille subterfuges et mille mensonges. Par exemple, depuis toujours, l'équipement des guerriers a eu pour triple objectif de susciter dans leur cœur un mélange d'assurance orgueilleuse, de témérité même, et de fatalisme accablant qui annihile leur personnalité individuelle ; de susciter d'autre part chez les voisins une crainte respectueuse et prudente, qui les poussera à la soumission ; et enfin de provoquer chez les femmes une admiration propre à exalter par contrecoup chez le guerrier la conviction qu'il est un héros. De même, tout un jeu éblouissant de galons, de dorures, de médailles, de rubans, de colifichets dorés et d'écussons multicolores, qui rendent tangible l'infantilisme militariste, a pour but de donner le change, d'effacer tout ce qui est honteux ou lugubre dans le métier des armes, bref, de tromper comme un véritable alcool. De même encore toute cette pompeuse phraséologie qui parle de grandeur, d'honneur, d'héroïsme, de vertus, de gloire (ce mot-là surtout est important à cause de sa portée profondément religieuse), de victoire, de courage, que sais-je ? pour étourdir la conscience des gens et leur masquer la triste réalité. Et c'est ainsi que Mars entraîne les hommes dans sa vile besogne, en les séduisant par un tourbillon doré ! Comme il sait bien captiver et griser ses victimes, ce dieu Mars ! A coup de panaches, par ses défilés puissants et étourdissants, mais religieux, par sa musique endiablée, par sa savante exaspération des émotions et des douleurs, lorsqu'il ranime la flamme du souvenir, il enivre les humains, il les fait frissonner de crainte et de ravissement mystique, il exerce sur eux une véritable possession, dominée par l'horreur sacrée. En l'espace de quelques secondes, sa fanfare ensorcelante les a tous arrachés à leurs traditions familiales, à leurs opinions personnelles, à leur foi religieuse ou politique, pour les fondre dans une prodigieuse exaltation grégaire, et les dissoudre dans une commune fièvre qui les galvanise, puis les laisse pantelants et enivrés. Le dieu païen les a transportés d'un coup dans un autre monde, hanté par les héros du passé et les dieux de la nation, il les a fait vibrer d'une autre vie, glorieuse et sauvage, dont ils garderont toujours la nostalgie. Exactement comme Eros, comme Bacchus et Mammon, il réussit parfaitement à leur procurer ce dépassement de soi-même qui est la caractéristique de tous les paganismes, et dont ils resteront plus ou moins assoiffés et esclaves.

C'est sans doute pour cela que les hommes racontent volontiers leurs souvenirs de caserne et leurs aventures de guerre, sauf celles qui sont par trop macabres. Car les ivresses de Mars, ainsi que celles d'Eros qui les accompagnent presque inévitablement, ne laissent pas seulement des souvenirs désagréables. Tout n'est pas seulement déplaisant dans l'étrange et amorale liberté que la guerre procure instantanément aux hommes et aux femmes que Mars possède du seul fait qu'ils sont mobilisés, et par là-même déracinés, entraînés malgré eux dans un courant irrésistible. Et tous les profiteurs de guerre, depuis les gros trafiquants jusqu'aux détrousseurs de cadavres, se réjouissent secrètement des bonnes affaires qui leur sont promises. Non ! Mars n'est pas un dieu repoussant, loin de là !

Un des principaux attraits de ces exaltations païennes réside dans le sentiment de libération intérieure qu'elles apportent instantanément à l'homme qui se livre à elles. Elles lui procurent un affranchissement enivrant de toutes les contraintes traditionnelles ; les tabous ancestraux sont renversés, les autres influences religieuses anéanties ; possédé par le dieu païen, l'homme a vite fait de piétiner la morale. Tout est permis à celui qui croit. Affreuse parodie de la liberté chrétienne. En campagne, bien peu gardent quelque retenue ; la majorité tente d'oublier sa peur et son chagrin dans la boisson ; beaucoup se livrent au pillage et à la paillardise. Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. De tous temps, les vices les plus répugnants, côtoyant étrangement la discipline et le dévouement, ont eu pour repaire les casernes : puisqu'on s'y prépare à détruire son prochain, pourquoi y respecterait-on encore l'homme, fut-ce soi-même ?

Il arrive que le soldat éprouve quelque malaise de conscience. Non seulement la débauche, presque inhérente à la vie militaire, l'écœure, mais il a du sang sur les mains. Il se sent coupable. Par la voix de quelque ancien, Mars le réconforte alors, et le fait glisser dans une pénombre moralisante et fataliste : là, fourmillent les faux dieux et vacillent toutes les exigences morales, toutes les objurgations divines. « Tu n'y peux rien, lui dit-on ; ça a toujours été comme ça ; les plus grands hommes du passé ont eu les mains sales comme toi ; d'ailleurs, tu n'es pas responsable, tu es plutôt victime des événements ; bien plus, tu es un surhomme, tenant entre tes mains les destinées de la nation ; c'est de toi que dépend le triomphe du droit et de la civilisation ; ne t'arrête pas aux petits à-côtés de la guerre ; pense que ton sacrifice sur l'autel de la patrie servira au progrès de l'humanité. » Et le soldat, trompé par ces sophismes, ébloui par tant d'idoles, flatté d'être un surhomme puisqu'il a le droit d'exterminer ses semblables, se rassure, se console ; il s'installe dans l'imposture ; et il trouvera demain naturel et glorieux de mitrailler les « terroristes » d'en face ou de raser avec ses bombes telle ville réputée « ennemie ».

Parfois, sa raison hésite quand même sur l'utilité de tels holocaustes. Toutes ces hécatombes, ces villages en ruine, ces campagnes ravagées, ces charniers, ces haines surexcitées et accumulées, ces générations successives formées au brigandage à grande échelle, tout cela sert-il décidément à quelque chose ? Le peuple, la justice, la civilisation chrétienne y gagnent-ils vraiment ? Est-il possible de prouver la réussite ou l'efficacité de la guerre comme moyen de régler un conflit ? Devant ce doute intolérable, le dieu païen exige alors une foi inconditionnelle en lui. Il faut croire qu'après le cataclysme il donnera aux hommes une ère de bonheur, « des lendemains qui chantent ». Exactement comme dans tous les paganismes, on nous promet l'âge d'or de la paix et de la liberté au-delà d'une catastrophe apocalyptique de feu et de sang, comme si le bien devait nécessairement sortir du déchaînement frénétique du mal. Mais c'est là une chose qu'il faut croire !

La subtile adresse de Mars va plus loin encore : non seulement le dieu païen sait enrober les horreurs guerrières d'une gaine de poésie héroïque, mais il réussit sans peine à leur donner une signification religieuse. Celle-ci plaît d'ailleurs infiniment au païen qui sommeille en chacun de nous. Par une idéologie très religieuse des sacrifices sanglants, par une glorification pompeuse des holocaustes libérateurs, par une mystique du sang versé sur les champs de bataille pour de très nobles causes, il réussit à persuader l'homme qu'il a profondément raison de se laisser aller à son instinct combatif, et il l'amène, ce qui est aussi le fond commun de tous les paganismes, à se justifier lui-même précisément dans son propre asservissement aux tendances profondes et suspectes de sa chair, et à s'en glorifier. Ainsi font Bacchus, Mammon et Eros.

Tous ces cultes païens ont un dogme commun : quand le dieu parle, il faut tout lui sacrifier ; tout, même sa conscience, vite récusée et disqualifiée. Aussi, lorsque l'honneur de la Nation est en jeu, on lui sacrifie tout, y compris les forces vives du pays, sa jeunesse, sa population civile, ses villes et ses villages, son industrie, sa vigueur morale et son existence même. Sur le bûcher insatiable de l'autel de Mars, tout est jeté en holocauste, tout est englouti par la fournaise ardente. Dans l'ivresse religieuse de la guerre, parmi les ruines fumantes et les cadavres éparpillés, l'armée sacrifie à Mars, le plus cruel des dieux païens.

Et voici son triomphe : il entraîne et mobilise dans son cyclone victorieux, non seulement les populations entières, mais aussi les trois autres paganismes qui forment toujours son cortège infernal : Eros, Bacchus, Mammon. Tout lui sert alors à alimenter son incendie dévastateur et à multiplier son triomphe ; il se sert de tout, il utilise tout pour sa propre gloire : les courages et les lâchetés, les loyautés et les perfidies, les joies de vaincre et les terreurs d'entrailles, les amours les plus pures et la prostitution la plus ignoble, la délicatesse des gens distingués et la brutalité des repris de justice, le désintéressement le plus magnifique et les intérêts les plus sordides, la vérité et le mensonge, la pitié et la haine farouche, l'homme dans sa totalité, il entraîne tout dans son sillage frénétique et irrésistible. Tout, sauf Jésus-Christ.

Car le crucifié a vaincu ce paganisme-là comme les autres. Par sa résurrection, il nie les fatalismes désespérants. Jésus, tranquillement, dit non à Mars. Il tient un langage qui est exactement l'opposé des prétentions du dieu païen.

Mars persuade les hommes que c'est toujours le plus fort, le plus cruel, qui triomphe ; mais Jésus espère que nous croirons dans la victoire de sa croix. — Mars presse les hommes de céder à leur instinct combatif, et de s'en glorifier ; mais Jésus les invite à se glorifier de leur soumission au Dieu vivant. — Mars entraîne les hommes à se résigner au pire, dans un fatalisme imperméable à la grâce ; mais Jésus proclame paisiblement qu'il donne la vraie vie à ceux qui croiront en lui. — Mars procure aux hommes une exaltation grandiose dans le dépassement d'eux-mêmes, à force de suivre sans frein leurs instincts brutaux ; mais Jésus apporte à ses disciples un dépassement d'eux-mêmes dans le tranquille tête-à-tête avec le totalement Autre, le Dieu personnel qui parle aux pécheurs. — Mars exige une obéissance totale, indiscutée, pour le temps que durent les combats ; mais Jésus exige une obéissance totale, indiscutée, tout au long de notre existence, même pendant les temps de crise. — Mars exige des hommes qu'ils lui sacrifient tout, parce qu'il les a persuadés que c'est lui seul qui désormais dirige les événements ; mais Jésus nous demande de tout subordonner à un Dieu qui, loin de saccager l'homme, le sauvegarde et le régénère.

Mars promet, au-delà des incendies dévastateurs et des hécatombes qu'il provoque, un âge d'or de bonheur et de paix ; mais Jésus nous invite à vivre paisiblement dans l'obéissance et l'amour, en attendant la venue du Royaume, qui dépend de Dieu seul. — Mars prétend que le bien sortira du déchaînement du mal ; Jésus affirme au contraire qu'il faut surmonter le mal par le bien. — Mars promet la gloire aux héros qui auront docilement participé au grand massacre des créatures de Dieu ; Jésus nous invite à nous réjouir de sa propre gloire, telle qu'elle apparaît notamment dans le plus petit geste d'amour vrai des bons samaritains. — Mars exalte le courage « viril » de ceux qui ont donné leur vie en écrasant leurs frères ; Jésus exalte l'humble courage de ceux qui donnent leur vie pour le service de leurs frères. — Mars distribue la « croix » de guerre à ses adeptes les plus valeureux ; mais Jésus nous presse de regarder à sa croix, sans plus.

En vérité, aucune conciliation n'est possible entre le paganisme guerrier et l'Évangile. Mais le dieu païen, point décontenancé, se cache, se camoufle habilement, et pénètre discrètement dans l'Église de Jésus-Christ. Et les chrétiens, inconscients, continuent de chanter les louanges et la victoire de leur Sauveur, quand leur cœur est déjà livré, sans résistance, à la domination toute-puissante de Mars, tellement il leur en impose. Ils aiment sincèrement Jésus-Christ, mais ils ont scellé dans leurs temples les noms de ceux des leurs qui ont donné leur vie pour la patrie. Ils glorifient le Christ, mais ils sont flattés lorsque des drapeaux d'anciens combattants ornent leurs sanctuaires. Ils prêchent le Christ, mais ils glorifient la grandeur de leur patrie et le sacrifice de ses héroïques défenseurs. Ils aiment leur culte, leur Bible, mais ils sont heureux quand leurs pasteurs figurent sur la tribune officielle pour les cérémonies patriotiques ou les défilés militaires, ou lorsque les aumôniers de l'armée prêchent en tenue d'officier plutôt qu'avec la robe pastorale. Ils respectent les qualités spirituelles de leurs pasteurs, mais il ne leur déplaît point qu'ils aient aussi la légion d'honneur ou la croix de guerre.

Ils enseignent l'amour du prochain, mais recommandent le service militaire et sont scandalisés par ceux qui le refusent. Ils prient pour la paix, certes, mais sont prêts à faire la guerre, n'importe laquelle, n'importe où, contre n'importe qui, avec n'importe quelle arme, pourvu que ce soit un ordre de l'état. Ils ont sincèrement promis d'obéir à Dieu, et de faire sa volonté sainte en toutes choses ; mais ils ne dédaignent pas de faire aussi la volonté de l'armée, même lorsque celle-ci commande le contraire de ce qu'exige Celui-là. Ils disent qu'on ne peut servir Dieu et Mammon, mais ils servent Dieu et Mars, consciencieusement, chacun dans son domaine.

Et Mars ricane doucement, sûr de son triomphe, dans lequel Mammon lui-même trouvera d'ailleurs largement son compte ! Car, de toute façon, il sait qu'il peut compter sur l'obéissance passive des chrétiens au jour J qu'il choisira. Il se gausse de la dérisoire seigneurie de Jésus-Christ : car ses disciples ont déjà à peu près tous fléchi les genoux devant lui, Mars ; et il peut, d'un geste, les mobiliser tous pour ses grandes manœuvres sanglantes, à la honte et à la confusion, une fois de plus, du divin crucifié — à moins que l'Église se réveille, rompe avec ses amants, le dieu-guerre et le dieu-nation, et revienne à son premier amour.

Extrait du livre Les chrétiens et la violence, par Jean Lasserre, 2008

Painting of war
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Presenté par Jean Lasserre Jean Lasserre

Pasteur pacifiste Français et ami intime de Dietrich Bonhoeffer

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