Nicolas Poussin - Landscape with Saint John on Patmos

Laodicée

par Gustave Tophel (1839-1917)

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Ecris à l'ange de l'Eglise de Laodicée: ‘Voici ce que dit l'Amen, le témoin fidèle et véritable, l'auteur de la création de Dieu: Je connais tes œuvres. Je sais que tu n'es ni froid ni bouillant. Si seulement tu étais froid ou bouillant! Ainsi, parce que tu es tiède et que tu n'es ni froid ni bouillant, je vais te vomir de ma bouche. En effet, tu dis: Je suis riche, je me suis enrichi et je n'ai besoin de rien, et tu ne sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu. Je te conseille donc d'acheter chez moi de l'or purifié par le feu afin que tu deviennes vraiment riche, des vêtements blancs afin que tu sois habillé et qu'on ne voie plus la honte de ta nudité, ainsi qu’un remède à appliquer sur tes yeux afin que tu voies. Moi, je reprends et je corrige tous ceux que j'aime. Aie donc du zèle et repens-toi! Voici, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je souperai avec lui et lui avec moi. Le vainqueur, je le ferai asseoir avec moi sur mon trône, tout comme moi aussi j'ai vaincu et me suis assis avec mon Père sur son trône. Que celui qui a des oreilles écoute ce que l'Esprit dit aux Eglises.’ (Apocalypse 3.14-22)

Les interprètes de l'Apocalypse qui voient dans les sept églises d'Asie les types prophétiques de sept périodes successives de l'histoire, sont obligés d'admettre que l'état dernier de l'Église chrétienne sera tel que celui de la congrégation de Laodicée, c'est-à-dire la tiédeur; et, comme Philadelphie est exclusivement, à leurs yeux, le réveil de Spener et de Wesley, cet état serait donc déjà le nôtre dans la mesure même où la période philadelphique a pris fin!

Ne m'étant pas, je l'ai déjà dit, enchaîné à ce système d'interprétation, je n'ai pas à me prononcer sur cette terrible conséquence que ses défenseurs en tirent; et, bien qu'on puisse croire parfois à l'actuel ou très prochain accomplissement de cette triste prédiction du Seigneur : « Comme l'époux tardait à venir, les vierges s'endormirent toutes, » et de celle-ci : « Croyez-vous qu'à son retour le Fils de l'homme trouvera de la foi sur la terre? » ou, enfin, de celle-ci, qui se rapporte mieux à notre sujet : « Parce que l'iniquité sera multipliée, la charité de plusieurs se refroidira, » il me paraît, toutefois, qu'il serait téméraire de vouloir porter déjà un jugement sur notre époque, et plus sage, pour nous, d'étudier le sujet de la tiédeur en lui-même, sans autre but que celui de nous en prémunir ou de nous en délivrer.

I

Cette étude présente de grandes difficultés presque étrangères aux précédentes. Il est assez facile de sentir ce que c'est que la tiédeur; mais il l'est beaucoup moins de la définir. En l'essayant on court le risque ou de dire trop peu, et l'on rassure les tièdes au lieu de les effrayer salutairement, ou de dire trop, et l'on jette dans de mortelles angoisses, on désespère des âmes qui, sans être bouillantes, ne sont cependant pas tièdes à la façon des Laodicéens.

Entre les divers états de l'âme, il y a de si nombreuses différences, et, entre ces différences, des nuances si délicates! Rapprochez, par exemple, Éphèse, Sardes et Laodicée, la perte du premier amour, la mort spirituelle et la tiédeur, voilà trois maladies morales fort difficiles à bien caractériser ! que sera-ce donc quand on voudra distinguer les uns des autres les degrés infinis et les variétés qu'elles présentent?

Pour ne parler que de la tiédeur, il y a une tiédeur relative et douloureusement sentie, qui peut être l'état d'un chrétien véritable, comparativement à la chaleur idéale, ou même, sans aller jusque-là, au feu dont était embrasé le cœur des apôtres, des martyrs, des réformateurs ou des grands missionnaires. Ainsi, dans une lettre au pasteur Moultou, Paul Rabaut qui, certes, n'était pas un tiède, s'accuse cependant de l'être, parce qu'il pense au zèle de ses prédécesseurs. « Quand je fixe, dit-il, mon attention sur le divin feu dont brûlaient, pour le salut des âmes, je ne dirai pas Jésus-Christ et les apôtres, mais nos réformateurs et leurs successeurs immédiats, il me semble qu'en comparaison d'eux nous ne sommes que glace. »

Si un Paul Rabaut, si l'intrépide et infatigable pasteur du désert a parlé ainsi de lui-même; si, en 1670 déjà, à Charenton, Pierre Dubosc a cru devoir, à trois reprises, dans des prédications plus que sévères, reprocher beaucoup de tiédeur à l'église réformée de France, je vous en conjure, que devrions-nous dire de nous-mêmes? Dans ce sens-là, quelle n'est pas notre tiédeur? Car ne pensez-vous pas que, pour peu qu'elle fût moindre, tout irait autrement dans le monde et dans l'Église? Quels ne seraient pas notre ferveur dans les cultes, notre fidélité dans la vie privée, notre fraternité, notre chrétienne philanthropie, nos compassions et notre dévouement pour toutes les plaies de l'humanité?

Vivrions-nous encore tant pour nous-mêmes? Serions-nous si insensibles à la perte des âmes ? Entendrait-on toujours redire que les hommes et l'argent font partout défaut? Tant d'œuvres et de sociétés seraient-elles en souffrance? Faudrait-il mendier sans cesse de quoi les empêcher de périr? L'amour, ouvrant et nos cœurs et nos bourses, ne répandrait-il pas en abondance l'argent que l'avarice ou l'égoïsme y retiennent? Et les âmes ne seraient-elles pas, bon gré mal gré, arrachées à leur indifférence? les consciences, troublées? bien des cœurs, changés? Avouons-le donc, devant les hommes et devant Dieu: en un sens nous sommes tous très tièdes! Mais si nous souffrons véritablement, et nous humilions, et ne désirons rien tant que de sortir de cette tiédeur, bien qu'elle soit coupable et dangereuse, elle n'est, cependant, pas exactement la tiédeur des Laodicéens.

La tiédeur de Laodicée est, en effet, un état de médiocrité absolue, permanente et, surtout, satisfaite. C'est un christianisme pale, terne, fade et dégénéré; un christianisme décidément et uniformément terre-à-terre; c'est le système du juste milieu entre les extrêmes de la mondanité ou de l'irréligion et ce qu'on nomme les exagérations du piétisme. C'est l'indécision voulue; c'est un parti pris de conciliation et d'amalgame entre deux mondes, deux services, deux voies et deux vies incompatibles! Le tiède veut de la foi, mais pas trop. Des formes, beaucoup. Il y tient et même, d'autant plus que le fond lui manque davantage. De la vie religieuse, il en veut aussi, mais dans une sage mesure qu'il demande à l'opinion régnante. La crainte de Dieu, il la professe; mais il pratique surtout la crainte du « qu'en dira-t-on; » et, sciemment ou non, il tâte le pouls de ce capricieux arbitre pour régler le sien sur lui. Car son cœur ne doit pas battre plus fort que celui des hommes modérés et raisonnables, de peur qu'il n'encoure le reproche de méthodisme devant lequel il se signe d'effroi!

Cette tiédeur-là se produit, tantôt dans la doctrine plus que dans la vie, tantôt dans le domaine de la vie plus que dans celui de la doctrine, tantôt dans les deux uniformément.

Dans la doctrine, elle émousse les pointes, elle abat les angles, elle arrondit les contours, elle polît les faces trop rudes de l'Évangile. Au Dieu juste et saint, implacable pour le péché, elle substitue le bon Dieu, indulgent et faible, qui, las de punir, un jour amnistiera les rebelles. Au lieu de la corruption de l'homme, elle professe l'idée de l'imperfection. La nécessité d'une régénération devient l'obligation du perfectionnement moral. Le salut gratuit se transforme en une combinaison d'un pardon facile offert par Dieu, et de mérites acquis par l'homme. D'expiatoire, la mort de Christ devient exemplaire. La sainteté fait place à la vertu, c'est-à-dire à l'honnêteté; à part cela pas d'objections contre la Bible, pour laquelle on professe un respect traditionnel et inconséquent. En tout la décence, la mesure, les convenances. On s'effraie des progrès du catholicisme et de l'incrédulité grossière, mais on redoute bien autrement, sans se l'avouer peut-être, le zèle d'une piété vivante et de ce qu'on bafoue, aujourd'hui, sous le nom de mômerie.

Tels furent, assez bien, au XVIIe et au XVIIIe siècle, les caractères généraux du latitudinarisme en Angleterre, et du modérantisme en Écosse. Nous avons vu, à propos de Sardes, les conséquences effroyables que cette dégénérescence, cet affaissement de la foi, eut dans ces deux pays. Notre libéralisme pourrait bien nous en préparer autant!

Tels étaient, encore mieux, au siècle dernier et dans les premières années du nôtre, les traits d'une église bien connue, d'une église illustre au temps de la réforme, mais devenue plus tard le type achevé de la tiédeur. D'Alembert, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau ne s'y sont pas trompés! Dans cette église on prêchait sur la vertu et l'immortalité, sur la politesse, et les beautés de la nature, infiniment plus que sur les doctrines vitales de l'Évangile. On y veillait, du reste, à la moralité de tous, et cette moralité fut longtemps générale et exemplaire. Mais on y veillait encore plus à ce qu'il ne s'allumât nulle part de feux capables d'agiter et de faire bouillonner la surface égale de cette eau tiède et dormante. Grâce à Dieu on n'y a pas absolument réussi!

Mais ne nous faisons pas d'illusions! L'orthodoxie que le réveil nous a rendue, n'est pas à elle seule la ferveur de l'âme, et l'on peut même être d'autant plus ardent et âpre à la défendre qu'on est plus tiède à la pratiquer.

En dépit de l'orthodoxie on peut avoir un repentir très tiède : n'avoir jamais pleuré ou profondément souffert pour ses propres péchés! une foi très tiède : souscrire, sans en vivre, aux enseignements de l'Église! un amour tiède : anathématiser ceux qui nient les peines éternelles, sans se dépenser beaucoup pour en préserver autrui! une piété tiède : fréquenter le culte; faire, matin et soir, sa prière; quatre fois l'an communier, même plus souvent peut-être, mais sans comprendre la possibilité ou éprouver le besoin de la prière continuelle, c'est-à-dire d'une communion incessante avec Dieu par Jésus-Christ.

Avec cela le tiède est, en somme, très satisfait de lui-même. Il n'a pas conscience du danger qu'il court. Le tiède est sûr de son christianisme et sûr de son salut; il ne met point en doute la réalité de sa vie chrétienne. S'il est protestant, il s'enveloppe de son protestantisme; s'il est orthodoxe, de son orthodoxie; s'il est membre d'une église libre, de cette qualité comme d'un manteau sans trou ni tache, comme d'une robe qui lui donnera infailliblement entrée dans la salle des noces. Il se dit riche : tout au moins ne se croit-il pas pauvre. Il n'a besoin de rien d'essentiel. La soif de la perfection ne le dévore pas; aveuglé par la bonne opinion qu'il a de son christianisme, s'il avoue des imperfections, communes du reste à tous les hommes, il ne constate pas les profondes lacunes et l'insuffisance absolue de sa piété.

II

Oh! quel état redoutable!

Redoutable par les illusions funestes qu'il crée et entretient! Redoutable pour l'âme qu'il fatigue, use, émousse et rend toujours plus insensible à l'action mordante de la vérité. C'est là, sans doute, le premier des motifs pour lesquels Jésus déclare que, plutôt que tiède, il vaut mieux être froid.

Le froid, c'est, en effet, celui qui est neuf pour l'action de l'Évangile. C'est l'homme décidément inconverti, ignorant, mais encore impressionnable. Jamais il n'a parlé de se donner à Dieu; il n'y a pas été convié. Mais on peut espérer que si jamais il se donne, il se donnera tout entier. Comme une roue qui sort de la fonderie, il est grossier, religieusement parlant; rude, peut-être informe, mais susceptible d'être travaillé, parce que chez lui ce n'est pas la matière qui manque. Le tiède, au contraire, c'est un engrenage fruste, usé par le frottement perpétuel d'impressions impuissantes, et sur lequel les dents de la vérité chrétienne finiront par n'avoir plus de prise.

Mais le principal motif du dégoût du Christ, c'est qu'au fond le tiède est le pire ennemi des âmes. Décent dans toute sa conduite, irréprochable dans ses habitudes religieuses, qui sait? membre estimé de plusieurs sociétés chrétiennes, le tiède est considéré par tous comme un chrétien véritable. Il devient très aisément le type, le modèle auquel on se conforme, et qu'on se borne à reproduire. On ne veut pas, ou l'on ne sait pas aller au-delà. Volontiers on diminue l'idéal évangélique de tout ce qui lui manque. On fait de sa piété la mesure de la bonne moyenne chrétienne, à laquelle on peut impunément se tenir. Aussi le tiède se propage-t-il rapidement, et donne-t-il naissance, sans s'en douter, à toute une génération d'âmes qui lui ressemblent, surtout s'il appartient à une congrégation stricte, et y occupe une place éminente.

Mesurez, maintenant, si vous le pouvez, les conséquences incalculables que peut avoir la tiédeur d'une âme, d'une église ou d'une époque tout entière, et vous ne comprendrez que trop cette exclamation de Jésus-Christ : « Oh! si tu étais froid ou bouillant! »

Ce que Jésus préférerait, je n'ai pas besoin de le dire, c'est qu'on fût bouillant pour son service et pour sa gloire, à tout le moins autant que d'autres le sont pour leur fortune, leurs plaisirs et leur réputation. Et quoi de plus juste que cette exigence ? En présence de la croix de Christ, à l'ouïe de ce cri : « Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'as-tu abandonné? » à la pensée de cet amour infini, inexprimable, gratuit, patient et invincible pour nous rebelles, ingrats et dignes de réprobation, y a-t-il une autre alternative que celle de l'amour brûlant ou de la haine, du sacrifice absolu ou du refus complet de soi? Reste-t-il place pour la tiédeur? et ce feu sans chaleur, ce sel sans saveur, cette foi sans vie, ce christianisme sans renoncement, ce cœur sans élan et sans enthousiasme, ce cœur qui hésite, qui calcule et qui se retient, ce composé nauséabond d'éléments hétérogènes, n'est-ce pas l'outrage le plus cruel qu'on puisse infliger au Crucifié, et, pour sa cause, un danger mille fois pire que l'ignorance des uns ou l'incrédulité des autres ? Devant la croix de Christ ne faut-il pas croire et se donner, ou nier et oser le dire? Et, à défaut de disciples bouillants, Jésus n'a-t-il pas raison de préférer des ignorants ou des ennemis avoués qui, du moins, n'acclimateront pas et ne perpétueront pas la race des demi-chrétiens?

Voilà pourquoi c'est contre Laodicée que le Seigneur fulmine les plus terribles menaces. Laodicée, qui a reçu l'Évangile au temps des apôtres et par leur ministère, en même temps que Colosses, sa sœur et sa voisine; Laodicée, favorisée d'une lettre de saint Paul et, probablement, de sa visite; Laodicée a perdu, dans le bien-être sans doute, car la ville était fort riche, son premier amour, puis sa première chaleur, puis presque toute chaleur, pour en venir à un état qui n'est pas plus la vie chrétienne que le paganisme, et la fidélité que la franche mondanité! « Oh! si tu étais froid ou bouillant ! lui dit son divin Chef; si tu étais décidé, si tu étais tout ou rien! Mais parce que tu es tiède, c'est-à-dire mi-chaud, mi-froid, mi-chrétien, mi-mondain, mi-ami, mi-ennemi, mi-soumis, mi-rebelle; parce que tu prêtes à croire qu'on peut faire avec le ciel des accommodements, et devenir mon disciple sans que cela tire à conséquence, tu m'es antipathique et repoussant; à ta vue mon cœur se soulève, et de ma bouche je te vomirai. »

« Je te vomirai de ma bouche, » voilà le cas que le Seigneur fait du christianisme à la mode, qui craint de se compromettre auprès du monde, plus que d'exciter le dégoût de Dieu! Ah! s'il y a ici des tièdes de cette tiédeur laodicéenne, – et il ne se peut pas qu'il n'y en ait, ils abondent tellement dans notre vie facile, – qu'ils pèsent bien ce mot affreux : « je te vomirai de ma bouche! » C'est-à-dire je te rejetterai avec les timides, avec les exécrables, avec les ennemis haineux dont tu as horreur plus que pitié.

Combien n'est-il donc pas urgent que chacun s'examine, et se demande si cette tiédeur-là ne serait pas, du plus au moins, l'état actuel de son âme? Oh! vous tous qui demeurez toujours les mêmes, sans progrès ni soif de progrès, sans effort intense vers la perfection; vous qui vivez au jour le jour d'un christianisme mou, incolore, insipide, qui ne vous inspire ni vive joie, ni profonde et féconde tristesse, voyez si, peut-être, vous n'êtes pas les descendants spirituels des chrétiens de Laodicée, et recherchez immédiatement les causes particulières d'un état auquel le Seigneur veut vous arracher.

On peut arriver à la tiédeur de deux côtés opposés : d'en haut ou d'en bas. L'eau tiède est tantôt de l'eau jadis bouillante, et qui s'est peu à peu refroidie, ou de l'eau jadis froide, et qu'on a insuffisamment chauffée. Le tiède peut, de même, être un chrétien dégénéré, ou l'homme naturel imparfaitement changé. Eh bien, voyez si vous n'auriez pas, jadis ou plus récemment, arrêté, compromis et atrophié l'œuvre de Dieu dans votre âme, en refusant, au moment décisif, le sacrifice d'une habitude, d'un goût ou d'un attachement funeste, l'accomplissement d'un acte de renoncement et d'obéissance, ou, par crainte de l'opprobre, la franche confession de votre foi?

Voyez, aussi, si vous n'auriez pas, peut-être, ôté un élément essentiel du feu qui devait embraser votre âme, c'est-à-dire retiré du foyer de l'Évangile une doctrine vitale, telle que celle de l'expiation ou de l'œuvre de l'Esprit?

Enfin, de même que l'effet d'attiédissement physique peut être dû aussi à ce que tantôt on laisse l'eau sur le feu, tantôt on l'en éloigne, examinez si le partage de votre cœur, la poursuite de deux buts, le service de deux causes et de deux maîtres, si, en un mot, le manque d'unité dans votre vie morale ne serait pas l'explication du mal qui vous a atteints?

Quelle que soit, du reste, la cause de la tiédeur, il n'y a ni à différer ni à désespérer de la guérir. Non, non, si l'on ne perd pas de temps, le mal n'est pas irrémédiable. Pour un médecin tel que Dieu, y a-t-il une maladie incurable lorsqu'on se livre absolument à lui? Et quant à celle qui nous occupe, quant à la tiédeur, l'épître à Laodicée n'en promet-elle pas la guérison? Jésus-Christ y parlerait-il comme il le fait s'il désespérait de cette église et de ceux qui lui ressemblent? Est-ce à des réprouvés qu'on tient un tel langage? Ah! c'est ici qu'il faut admirer, dans le Sauveur, cette tendresse pour le pécheur égale à son aversion pour le péché! Cette épître, qui retentit des répréhensions les plus indignées et des menaces les plus effrayantes, est aussi celle qui fait entendre les plus touchantes exhortations! Du reste, cette sévérité, elle-même, qu'est-elle sinon une preuve d'amour de la part de Jésus-Christ? « Témoin fidèle, » il signale le mal avec franchise, sans détour ni faiblesse, au risque de se voir méconnu et mal jugé. Il le signale comme tout ami véritable doit le faire. Il cherche à réveiller par ses avertissements les âmes plongées dans un perfide sommeil. Mais, soucieux de prévenir le désespoir, qu'ajoute-t-il aussitôt à son blâme? « je reprends et je châtie tous ceux que j'aime. »

Vous l'entendez : « Ceux que j'aime! » Voilà la même déclaration que nous avons lue dans l'épître à Philadelphie, et c'est donc l'église la plus fidèle et l'église la plus déchue qui seules l'ont entendue ! Pour la seconde elle a, sans doute, un autre sens que pour la première. Si Jésus aime de sympathie l'église de Philadelphie, il n'aime que de charité celle de Laodicée. Toujours est-il qu'il l'aime! Et, si grande soit la différence du sens de ce terme lorsqu'il s'applique à Laodicée, elle ne transformera cependant jamais ce mot « je t'aime, en celui-ci « je te hais. » Jésus aime donc encore Laodicée! il l'aime de pitié, oui, mais il l'aime! il ne l'aimera pas toujours, mais il l'aime! Il ne l'aimera plus si elle persiste dans la tiédeur, mais maintenant il l'aime, et, bien loin de la rejeter déjà, il lui indique plutôt les moyens de se relever. «Aie du zèle, lui, dit-il, et te repens. Achète de moi de l'or pur, » c'est-à-dire demande-moi à tout prix une foi nouvelle et éprouvée; « achète des vêtements blancs, » c'est-à-dire échange cette détestable satisfaction de toi-même contre la sainteté véritable que je te donnerai. Enfin, « achète un collyre pour que tes yeux voient, » c'est-à-dire accepte, laisse entrer et agir en toi l'Esprit de lumière, qui t'humiliera, et d'amour qui te relèvera.

Par-dessus tout, accepte-moi moi-même; moi, ton Sauveur; moi, ton ami suprême; moi, qui ne frappe si fortement à la porte de ton âme que pour que tu me permettes enfin d'y entrer. C'est pour m'en avoir tenu à distance, ou fait maintes fois ressortir, que tu es devenu si tiède; c'est en m'y recevant tout à nouveau, sans conditions ni réserves, que tu redeviendras bouillant! Oui, le Sauveur se tient à la porte, à notre porte à tous, et à la porte de nos églises. Il s'y tient et il frappe. Il y frappe par des bienfaits et par des avertissements; par des délivrances et par des épreuves; par des promesses et par des humiliations. Mais, que ce soit par des joies ou par des douleurs, il y frappe parce qu'il nous aime, il y frappe parce qu'il veut notre bien. Et « si quelqu'un, froid ou tiède, inconverti ou mal converti, irrégénéré ou chrétien dégénéré, si quelqu'un ou si quelques-uns, si une personne, ou une réunion de personnes, ou une église, entend sa voix et lui ouvre la porte loyalement, résolument, sinon joyeusement, il entrera lui-même, non pas seulement l'une de ses grâces ou plusieurs, mais le principe de toutes en lui. Il entrera et il s'installera, non pas comme un voyageur qui passe, mais comme un parent, un frère, un ami intime qui demeure. Il soupera avec nous, c'est-à-dire qu'il entrera avec notre âme dans les rapports les plus intimes, et se communiquera lui-même à nous. Car la substance de ce repas mystique, c'est lui qui la fournit, et c'est lui qui nous l'apporte, puisque cette substance c'est sa vie, c'est son Esprit, c'est son être glorifié. Ah! laissons tous entrer, ou rentrer, ou pénétrer plus avant, dans notre vie, le Prince de notre salut; accueillons-le comme notre Libérateur. Disons-lui : « Hosannah ! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! » Prends en moi toute la place, fais toute ton œuvre, embrase-moi de toi-même, je ne veux plus rien que toi! Alors vivants, mais de sa vie, forts, mais de sa force, de son âme animant notre âme, de sa flamme nous brûlerons et de son amour nous aimerons.

Christ, Sauveur parfait des âmes et des églises; Christ, seule source de la vie pour les personnes et pour les œuvres chrétiennes; Christ, secret de la victoire dans toutes les difficultés ou dans tous les combats de la vie individuelle et collective: tel est donc l'un des enseignements qui ressortent de l'étude que nous terminons. Ces sept épîtres nous ont continuellement parlé d'épreuves. Toutes nous ont dit qu'il n'est aucun chrétien et aucune église qui puisse se flatter d'échapper à la tentation. La lutte y est partout supposée; mais, non moins que la lutte, la possibilité de la victoire par Dieu en Jésus-Christ. Hors de lui plus que vaincus; mais en lui plus que vainqueurs! En lui la conservation du premier amour perdu par la congrégation d'Éphèse; en lui la constance héroïque dans les persécutions comme à Smyrne; en lui la sauvegarde contre la séduction signalée aux chrétiens de Pergame; en lui la fidélité contre la Jézabel de Thyatire; en lui le préservatif contre la mort spirituelle de Sardes; en lui la force et les succès que, dans sa faiblesse, a eus Philadelphie; en lui, enfin, la chaleur dont Laodicée a manqué !

À quel autre qu'à Christ pourrais-je donc vous adresser et vous remettre en finissant? À lui la gloire, d'âge en âge, dans nos imparfaites et militantes églises, jusqu'à ce que, de l'Église triomphante et pure, il la reçoive durant l'éternité! Oh! qu'il vienne bientôt ce jour où l'on ne parlera plus de catholiques, de grecs et de protestants; d'églises anglicane, luthérienne ou réformée; baptiste ou pédobaptiste; wesleyenne ou morave; nationale ou indépendante; mais où, parvenus à la pleine lumière par l'absolue sainteté, nous le serons aussi à la véritable et parfaite unité! Oui, qu'il vienne bientôt ce jour hâté par nos prières, qu'il vienne et qu'il nous voie tous réunis dans un même troupeau et sous un même berger! Amen.


Adapté du livre Les sept églises d'Asie, de Gustave Tophel, 1878.

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