L’ascenseur

par Egbert Egberts

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J’étais pourtant sûr d’avoir appuyé sur le bouton du rez-de-chaussée ! J’avais été à l’administration communale pour déposer des dossiers et ma journée était loin d’être finie. Mais l’ascenseur ne s’arrêtait pas au rez-de-chaussée. Il continuait a descendre. J’avais pressé sur le mauvais bouton ? Et là, j’ai vraiment commencé à avoir les jetons. Il n’y avait pas de sous-sol, pas de -1 ! Pourtant, la descente continuait. On a dû faire l’équivalent de dix, si pas de vingt étages.

La première chose qui m’ait passé par la tête, c’est qu’il y avait une de ces bases militaires secrètes sous le bâtiment de l’administration communale ! Quand on voit trop de films, voilà ce qui te passe par la tête. Mais en pleine ville ? Et sur une cage d’ascenseur ordinaire ? Alors, oui, j’avais peur !

Enfin, la descente prit fin. Je ne voyais rien. Dehors, il faisait noir. D’autant plus que la lumière dans l’ascenseur était allumée. La porte s’ouvrit. Au même moment, la lumière s’éteignit. Comme si on était au terminus. Tout le monde descend ! J’avais beau appuyer sur les boutons, rien ! J’étais prisonnier.

Il m’en a fallu une éternité pour mettre un pied dehors. J’étais dans un genre de grande salle. Il n’y faisait ni chaud, ni froid, du moins, je l’ai senti par après. Car sur le moment, je grelottais. Sans doute d’appréhension. L’autre pied suivit, enfin. J’étais dehors !

Le bruit derrière moi me prit de court, mais j’étais déjà trop tard. J’entendis la porte se refermer et l’ascenseur repartit ... sans moi. J’étais seul ! En tâtonnant j’avançais. J’ai dû faire quelques mètres en battant tous les records de lenteur.

C’est alors que je l’ai ressenti. Une présence. Je n’étais pas seul ! Il y avait quelqu’un devant moi, là, quelque part, tapi dans le noir. J’étais sûr qu’on pouvait entendre mon cœur à deux kilomètres. Qu’allais-je faire ? Finalement, j’ai fait la chose la plus raisonnable et la plus courageuse. Avec une voix aussi assurée qu’une grenouille enrhumée, j’ai réussi à poser une question lucide : “Y-a-t-il quelqu’un ?” Pas de réponse. Pourtant, je savais qu’il y avait quelqu’un ! “Où suis-je ?”

— Tu es chez moi.

La voix était celle d’un homme, grave, et désagréable. Rien pour me mettre en confiance.

— Vous ne pourriez pas allumer, s’il vous plaît ? Je ne vois rien.

— Allumer ? Pourquoi ? Je te vois. Tu n’as rien besoin de voir. J’enverrai quelqu’un te chercher. Lorsque tu verras, tu auras tout le loisir pour le regretter.

— Mais je veux aller nulle part. Je veux retourner. Je veux reprendre l’ascenseur. Je n’ai rien demandé.

— Ça, tout le monde qui vient ici me le dit. Mais le coup de l’ascenseur, on ne me l’avait encore jamais fait. Il n’y a pas d’ascenseur ici. Tu crois que chez moi on vient en touriste ? Qu’on peut repartir à volonté ? On vient ici en voyage simple. Mais, comment se fait-il que je n’aie pas été prévenu de ton arrivée ?

Peu à peu, ma panique commençait à tomber. Je pouvais de nouveau réfléchir.

— Vous voyez, ce n’était pas prévu ! Ça doit être un accident. L’ascenseur n’a pas voulu arrêter au bon moment. Laissez-moi partir, s’il vous plaît !

— Tu crois qu’il y a déjà eu quelqu’un qui est venu ici parce qu’il l’avait choisi ? Mais où te crois-tu donc ?

— Mais, sous l’administration communale, évidemment. Où ailleurs ? De toute façon, on ne se connaît pas. Ça doit être une erreur, vous l’avez dit vous-même.

— Tu es dans mon royaume. Tu veux voir ? Vois alors, et tremble !

Je croyais qu’on allait allumer enfin. Il devait y avoir des lumières au plafond. Mais ce n’était pas le cas. Tout à coup, je vis une petite flamme et quelqu’un allumait deux bougies sur un candélabre. Manifestement, ce n’était pas un bunker militaire ! Devant moi, je voyais l’homme qui m’avait parlé. Il était plus grand que moi et portait un costume classique. Un homme d’affaires, me suis-je dit. Mais je me trompais lourdement.

— Je suis la mort.

Lui, la mort ? Le visage était peu agréable, mais de là à imaginer qu’il puisse être la mort ... Pourtant, je frissonnais. Je sentais mes poils se dresser sur mon corps.

— La mort ? Comment voulez-vous que j’avale ça ? La mort est terrifiante. Vous êtes, avec toutes mes excuses, peu engageant, mais on dirait un homme d’affaires.

— Un homme d’affaires ? Oui, tu as un peu raison. Les temps ont changé et je m’y suis adapté. Parfois, je viens comme tu me vois aujourd’hui, et je raisonne avec mes futures victimes. Je leur enlève la peur. Autrefois, c’était plus marrant, car la peur opérait tout de suite. Mais la ruse a ses propres satisfactions.

— Comment ça ? Que veux-tu dire ?

— Je trompe la peur. Jusqu’à ce qu’ils voient combien c’est raisonnable de me laisser un peu de place. Un costume trois pièces et le tour est joué. Je jouis de leur idiotie. Moi, l’ennemi craint et fui, je suis devenu fréquentable ! Même mieux. Mon costume préféré aujourd’hui est une blouse blanche. Là, je deviens carrément invisible !

Devant mes yeux, l’homme d’affaires disparut pour laisser la place à un médecin débonnaire. Il avait l’air si gentil ! Toute son apparence n’inspirait qu’une chose : “Fais-moi confiance. Je prendrai soin de toi.” Même sa voix devenait chaleureuse.

— Tu vois ? Moi, l’ennemi, je suis devenu l’ami. Un très grand coup. Moi, l’ami ! Tu ne peux pas imaginer ce que cela me fait. Maintenant, ils viennent à moi sans peur. Mieux, ils me demandent, me supplient ! Comme si mon royaume était devenu un lieu de villégiature enviable pour des vacances éternelles ! Oui, j’ai du plaisir. C’est très différent d’autrefois, mais quelle récompense quand ils arrivent ici ! Tout à coup, la peur les prend à la gorge. Il ne leur faut jamais plus qu’une seconde. Ça ne rate jamais. Une fois qu’ils me voient comme je suis vraiment et qu’ils se réalisent que c’est trop tard ! Ils tremblent, ils pleurent, ils hurlent : quel plaisir ! Ils se mettent à négocier. Mais ils n’ont plus rien à donner en échange, les idiots ! C’est moi qui ai toutes les cartes en main. Voilà mon moment de gloire ! Et ce n’est pas près de finir, crois-moi.

Il avait à peine fini de parler qu’un changement s’opérait devant mes yeux ébahis. L’homme semblait disparaître, ou mieux, pire, se dissoudre. A la place apparut un être hideux, une forme vaguement humaine, mais à la place de la tête il n’y avait qu’un crâne avec de grands orbites vides et terrifiantes. Dans la main droite, il tenait un faux, un de ces trucs anciens d’un autre temps. Il avait aussi grandi, et il grandissait toujours. Peu à peu, il se penchait au-dessus de moi et la faux commençait à faire un mouvement inquiétant dans ma direction. Je hurlais de peur ! Mais je n’arrivais pas à bouger. J’étais comme vissé dans le sol.

Ce qui m’a sauvé ? Du plus profond de mon être, un cri s’est arraché : “Jésus, sauve-moi !” Je vous le jure !

Maintenant, ça me paraît presque trop dur de le croire, mais, à l’instant même, la forme devant moi disparut ! A la place, je revoyais l’homme d’avant. Un sourire méchant ornait ses lèvres. C’était plutôt une grimace. Il hissait : “Alors, on a eu peur ? Tu penses vraiment pouvoir jouer avec moi ?”

Justement, ma peur était partie. J’étais encore un peu anxieux, et sur mes gardes, mais la terrible paralysie de la peur m’avait quitté à l’instant même où j’avais demandé — hurlé serait un meilleur mot ! —, au Christ de venir à mon secours.

Suivant une inspiration soudaine, je posai une question.

— Si vous me permettez, vous aviez dit que personne qui venait ici ne pouvait en repartir. C’est tout à fait vrai ? N’avez-vous pas reçu la visite de quelqu’un qui est reparti sans que vous n’y puissiez rien ?

La grimace se figeait. La réponse était plus un grognement qu’autre chose. “Ne parle jamais de ça. Je le hais !” Puis, il se ressaisit. “De toute façon, tout cela fait tellement longtemps. Et depuis, rien n’a changé.”

— Rien ? Vous n’avez pas été dessaisi de votre pouvoir ? Combien d’humains vous échappent chaque jour ?

— Ils meurent tous. Il n’y a pas d’exception, et tu le sais bien. Tu as déjà oublié ta peur en me voyant ? Personne ne m’échappe.

— Où sont-ils donc, tous ceux que le Christ a sortis de vos griffes ? Et où est-il ? Sa résurrection vous a désarçonné. Vous n’avez pas pu le retenir. Votre règne va sur sa fin, et vous ne l’ignorez pas.

— Tu les entends, les tambours ?

Une fois de plus, j’étais pris de court. Ce n’était pas une réponse. Mais qu’est-ce que ça voulait encore dire ?

— Mais de quoi parlez-vous ?

— Ecoute bien !

Le silence se fit et je tendis l’oreille. Et là, je l’entendais. Comme un grondement lointain, mais, indéniablement, comme un roulement de tambours, quelque part au loin.

— Mais c’est quoi ?

— Les tambours de mon royaume. Tôt ou tard, tout le monde les entend, et une fois qu’on les entend, on ne peut plus s’en défaire. Les tambours de la mort. Plus tard, tu entendras le cri des spectres. Tu sauras alors que ton temps s’est écoulé et que ton heure est venue. Lui, il les a entendus presque dès le début, les tambours.

— Lui ? Mais tu parles de qui ?

— De lui, l’ennemi sans nom. Dès son enfance, il les a entendus. Leur grondement lui est devenu insupportable. Puis, les hurlements des spectres s’y sont ajoutés. C’était l’heure de notre victoire. On le tenait. On croyait le tenir. Il est mort. Affreusement. Jusqu’au bout conscient. Terrifié et abandonné. Trahi par son corps, comme tous les humains. Un grand moment ! Mais quelle déception : il n’est pas venu ici. Et quand il est enfin venu, ce n’était pas en victime, mais en voleur. Ce fut il y a longtemps, et mon règne dure toujours. Sans doute qu’il a rencontré le sort des voleurs. Je le hais ! Mais ici-bas, c’est moi qui règne.

Pendant que je l’écoutais, son visage redevint hideux, un masque terrifiant. Le vernis de civilisation disparut. La mort se tenait devant moi ! Le grondement des tambours s’amplifiait. Puis, j’entendis un hurlement à vous glacer le sang. Les spectres ! La faux réapparut dans les mains – les mains ? les griffes ! – du monstre devant moi. Le roulement des tambours devint assourdissant. La faux étincelait dans la lumière vacillante des chandelles. Puis, un courant d’air plongea la caverne dans un noir profond. Je hurlais en tombant. Une chute qui semblait interminable. Puis le crash et la douleur, … et je me réveillai en sueur.

J’étais tombé du lit. Tout cela n’avait été qu’un horrible cauchemar !

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