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La Croix n'est pas facultative

par Madeleine Delbrêl

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La Parole de Dieu, on ne l'emporte pas au bout du monde dans une mallette. On la porte en soi. On l'emporte en soi. On ne la met pas dans un coin de soi-même, dans sa mémoire, comme sur une étagère d'armoire où on l'aurait rangée. On la laisse aller jusqu'au fond de soi, jusqu'à ce gond où pivote tout nous-même. On ne peut pas être missionnaire sans avoir fait en soi cet accueil franc, large, cordial, à la Parole de Dieu, à l'Évangile. Cette Parole, sa tendance vivante, elle est de se faire chair, de se faire chair en nous. Et quand nous sommes ainsi habités par elle, nous devenons aptes à être missionnaires.

Puisque les paroles, ô mon Dieu, ne sont pas faites pour rester inertes dans nos livres mais pour nous posséder et pour courir le monde en nous, permettez que de ce feu de joie, allumé par vous, jadis sur une montagne, que de cette leçon de bonheur, des étincelles nous atteignent et nous mordent, nous investissent, nous envahissent. Faites que, habités par elles, comme des « flammèches dans les chaumes » nous courions les rues de la ville, nous longions les vagues des foules, contagieux de la béatitude, contagieux de la joie. Car nous en avons vraiment assez de tous ces crieurs de mauvaises nouvelles, de tristes nouvelles. Ils font tellement de bruit, que votre parole à vous ne retentit plus. Faites, dans leur tintamarre, éclater notre silence palpitant de votre message. Dans les cohues sans visage faites passer notre joie recueillie, plus retentissante que les cris des crieurs de journaux.

La Croix n'est facultative ni pour le monde ni pour nous. La Croix acceptée et la Croix prise sont la part majeure de notre travail. Ce travail de la Croix est, lui aussi, un état de fait en nous : « Vous êtes crucifié avec le Christ. » C'est notre travail de base, le reste vient ensuite. « Celui qui veut être mon disciple, qu'il prenne sa Croix » et, seulement après, « qu'il me suive ». C'est dans le Christ crucifié que le monde est sauvé en puissance et c'est à un monde souffrant et qui restera souffrant que nous avons à donner la joie du Christ. Sauver le monde ce n'est pas lui donner le bonheur. C'est lui donner le sens de sa peine et une joie " que nul ne peut lui ravir ".

Il y a des gens que Dieu prend et met à part. Il y en a d'autres qu'il laisse dans la masse, qu'il ne retire pas du monde. Ce sont des gens qui font un travail ordinaire, qui ont un foyer ordinaire ou sont des célibataires ordinaires. Des gens qui ont des maladies ordinaires, des deuils ordinaires. Des gens qui ont une maison ordinaire, des vêtements ordinaires. Ce sont des gens de la vie ordinaire. Les gens que l'on rencontre dans n'importe quelle rue. Ils aiment la porte qui s'ouvre sur la rue, comme leurs frères invisibles au monde aiment la porte qui s'est refermée sur eux. Nous autres, gens de la rue, croyons de toutes nos forces que cette rue, que ce monde où Dieu nous a mis, est pour nous le lieu de notre sainteté. Nous croyons que rien de nécessaire ne nous y manque, car si ce nécessaire nous manquait, Dieu nous l'aurait déjà donné.

La conversion est un moment décisif qui nous détourne de ce que nous savons de notre vie, pour que, face à face avec Dieu, Dieu nous dise ce qu'il en pense et ce qu'il en veut faire. A ce moment- là Dieu nous devient suprêmement important, plus que toute chose, plus que toute vie, même et surtout la nôtre. Sans cette primauté extrême, éblouissante d'un Dieu vivant, d'un Dieu qui nous interpelle, qui propose sa volonté à notre cœur libre de répondre "oui" ou de répondre « non », il n'y a pas de foi vivace.

Mais si cette rencontre est l'éblouissement de tout nous-même par Dieu, cet éblouissement pour être tout à fait vrai, doit être tout à fait obscur. Avoir la foi vivante c'est être aveuglé par elle afin d'être conduit par elle ; il nous est difficile d'accepter celle qui fut appelée "la lumière noire".

Dans la mesure où notre monde veut être en rupture de Dieu, où on entend se passer de Dieu, s'organiser en deçà de Dieu, Dieu devient pour lui une nouveauté et le Dieu vivant de l'Evangile redevient une nouvelle.

Le chrétien, en face de la déchristianisation, lutte souvent contre des faits, des événements nouveaux, pour que dure la foi là où il est ; il apparaît comme l'homme du passé. Au contraire, en face de l'athéis­me, le chrétien croyant, parce qu'il est croyant, pose par sa vie une hypothèse vivante de Dieu, là même où il n'y a plus d'hypothèse de Dieu. Sa foi en Dieu est pour ce nouveau monde un phénomène encore plus nouveau.

Le chrétien est pour ses frères un homme qui aime les choses du monde à leur valeur et dans leur réalité, mais il est aussi un homme qui préfère à toutes ces choses le Dieu dont il est le croyant. Sa préfé­rence l'amène à certains choix. On le voit ainsi choisir Dieu invisible. Ces choix sont une interrogation à neuf pour le monde, sur ce qui dépasse le monde.

L'Eglise, il faut s'acharner à la rendre aimable. Il faudrait s'acharner à éviter tout ce qui en elle, sans nécessité, rend son amour indéchiffrable. L'Eglise, il faut s'acharner à la rendre aimante. Son amour est en grande partie à notre merci. Dans nos vies le Christ-Eglise doit aimer à l'aise, dans le sens même de son amour. Le sens de cet amour est un mouvement, un élan. Aux Apôtres la dernière consigne est : « Allez... », « Je vous ai établis afin que vous alliez... »

Cet amour est comme un élan vital vers toutes les extrémités de la terre, qu'elles soient géographiques ou qu'elles soient sociales. Cet amour est comme un élan interne vers tout ce qui est séparé par l'erreur, par le péché.

Cet amour est comme un élan pour retrouver ceux vers lesquels le Christ s'est élancé le premier : les petits, les souffrants, les pauvres. Les règles de cet amour sont les fameuses dimensions de saint Paul sur la charité, auxquelles il nous souhaite d'atteindre avec tous les saints sans exception et sans limite.

Les exigences de cet amour sont le " qui perd gagne ". Mais on ne peut vivre cet amour, qui est à la taille du Christ-Eglise et non à la nôtre, que si nous intensifions notre appartenance intime, interne, vitale au Christ dans l'Eglise. Plus le monde où l'on va est sans Eglise, plus il faut y être l'Eglise. C'est en elle qu'est la Mission. Il faut qu'elle passe à travers nous.

Aujourd'hui, dans beaucoup de vies urbaines, la prière n'est possible qu'en procédant à des forages où l'intensité supplée la durée. Ces plongées énergiques et obscures tendent vers Dieu par la profondeur. Elles sont des actes concentrés de foi, d'espérance et de charité. Leur persévérance est une ligne brisée, mais leurs sauts successifs en profondeur arrivent à l'heure que Dieu veut, là où on puise Dieu [...]

Il ne faut pourtant pas oublier que les forages ne s'improvisent pas. [...]

Il faut, pour forer notre vie, pour y aménager des puits de prières, regarder d'avance les menus espaces disponibles, repérer les moments les plus possibles ; reconnaître ceux qui pourront le mieux ravitailler les heures où notre foi, notre espérance, notre charité semblent s'user, s'épuiser.

Pourquoi le vent dans les pins, la tempête sur le sable, la bourrasque sur la mer seraient-ils silence et non pas le pilonnage des machines à l'atelier, le grondement des trains en gare, le brouhaha des moteurs au carrefour ? Ce sont ici comme là les grandes lois qui jouent, bruissement de la Création qui nous enserre.

Pourquoi le chant d'une alouette dans les blés, le crissement des insectes dans la nuit, le bourdonnement des abeilles dans le thym nourriraient-ils notre silence et non pas les pas des foules dans la rue, les voix des femmes au marché, les cris des hommes au travail, le rire des enfants au jardin, les chansons qui sortent des bars ?

Tout est bruit des créatures qui s'avancent vers leur destin, tout est écho de la maison de Dieu en ordre ou en désordre, tout est signal de la vie à la rencontre de notre vie.

Le silence n'est pas une évasion, mais rassemblement de nous-mêmes au creux de Dieu.

Le silence n'est pas une couleuvre que le moindre bruit fait fuir, c'est un aigle aux fortes ailes qui surplombe le brouhaha de la terre, des hommes et du vent.

Rien n'est plus insolite à notre monde qu'un être bon. Dans ce même monde tout ce qui a remplacé la bonté : la solidarité, la générosité, le dévouement est accompagné dans les vies individuelles, d'une indifférence aveugle pour des multitudes d'êtres humains.

Le cœur des hommes de notre temps s'asphyxie lentement, sournoisement, d'une absence universelle : celle de la bonté.

Aussi la rencontre d'un homme réellement bon, d'une femme réellement bonne produit-elle, sur d'autres hommes, sur d'autres femmes, quelque chose qui ne relève pas du domaine de la pensée, un véritable phénomène d'oxygénation du cœur. Ces hommes, ces femmes réalisent que quelque chose d'essentiel à leur vie humaine leur est rendu.

La bonté c'est vraiment la traduction du mystère de la charité. C'est pourquoi elle n'est authentique, pleine, robuste, sans boursouflure et sans lacune que si elle est la conséquence de la charité en nous, que si elle vient de Dieu, que si elle est un reflet de Dieu.

En revanche, un seul acte de vraie bonté, rattaché élémentairement à Dieu, peut acheminer vers Dieu d'une façon bien incompréhensible. "Celui qui fait le bien vient à la lumière" prend ici un sens si réaliste, si tangible que si une chose est étonnante c'est que nous ne percevions pas que cette bonté, corps sensible de la charité, est peut-être la plus grande force de sanctification des "saints", de "conversion" de nous-mêmes pauvres pécheurs, de mission parmi les indifférents, les incroyants et les infidèles absolus.


Les citations sont tirées de :

J. Loew, Vivre l'Évangile avec Madeleine Delbrêl, Bayard/Centurion, Paris 1994.

M. Delbrêl, Nous autres, gens des rues. Textes missionnaires, Éd. du Seuil, Paris 1966.

M. Delbrêl, La joie de croire, Éd. du Seuil, Paris 1968.

Image: Australia Cairns Flame, Licensed under CC BY-SA 1.0 via Wikimedia Commons

Australian cairns flame.
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